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RDC : la leçon de la prise de Goma par le M23

Des combattants du M23 célèbrent leur victoire dans les rues de Goma, le 20 novembre. © Phil Moore/AFP

Les rebelles du M23 ont conquis la ville du Nord-Kivu en cinq jours, avant d'initier un mouvement de retrait une semaine plus tard, le 28 novembre. L'armée congolaise n'a quasiment pas résisté et les Casques bleus ne se sont pas interposés. La seule issue, à présent, est le dialogue. Mais le rapport de forces n'est pas en faveur de Kinshasa. Un reportage de notre envoyé spécial, paru dans J.A. n° 2707.

En cette matinée ensoleillée du mercredi 21 novembre, la foule est déjà dense au stade des Volcans lorsque les rebelles du Mouvement du 23 mars (M23) font leur entrée, sous les acclamations dues aux nouveaux maîtres de la ville. Goma vient de passer sa première nuit sous leur règne. La veille, après avoir conquis la cité et paradé dans son centre, le M23 avait appelé les derniers soldats de l’armée régulière congolaise, les Forces armées de la RDC (FARDC), à déposer les armes, à l’aube, dans cette enceinte. Ils ont répondu présent ce matin : près de 2 000 militaires, sans uniforme, et plusieurs centaines de policiers sont venus prêter allégeance au M23, avec l’espoir de conserver leur solde. Pour les rebelles, l’occasion est parfaite pour sceller la victoire et marquer les esprits.

Au même moment, le chef militaire du M23, Sultani Makenga, est déjà au front avec ses hommes pour poursuivre l’offensive vers l’ouest et le sud. Au stade des Volcans, en l’absence de Makenga, c’est donc le porte-parole du M23, Vianney Kazarama, qui monte à la tribune pour s’adresser aux vaincus, maintenant rejoints par des centaines de curieux. Il savoure l’instant. « Il y aura une surprise », glisse-t-il à quelques journalistes en aparté, avant de commencer son discours : « Je suis votre fils, je vous aime tous ! Soutenez-nous, et nous irons jusqu’à Kinshasa ! »

Vianney Kazarama, porte-parole du M23, le 21 novembre au stade des Volcans.

© Phil Moore/AFP

Le M23, qui avait toujours nié vouloir prendre Goma, semble alors afficher des ambitions immenses. Le message est entendu jusqu’à Kampala, en Ouganda, où se poursuivent alors les discussions entre le président congolais, Joseph Kabila, et ses homologues rwandais et ougandais, Paul Kagamé et Yoweri Museveni. Pour le premier, la provocation de Kazarama s’ajoute à la défaite. Pour les deux autres, accusés notamment par le groupe d’experts des Nations unies sur la RDC de soutenir le M23, l’envolée en tribune du porte-parole des rebelles n’est pas opportune. « Kigali ne peut avaliser un tel scénario, la stratégie du M23 n’est pas de faire tomber Kabila mais de le forcer à discuter », analyse Thierry Vircoulon, directeur de l’ONG International Crisis Group (ICG) pour l’Afrique centrale. En fin de journée, Kagamé et Museveni prendront soin de préciser dans un communiqué qu’ils ne tolèrent pas « l’idée de renverser le gouvernement légitime de la RDC ».

Kazarama a-t-il voulu mettre un peu plus de pression sur Kinshasa ? S’est-il « laissé emporté en haranguant les soldats présents », comme le suggère, un peu gêné, un haut gradé du M23 ? Son discours, en kiswahili, n’était peut-être pas destiné à la communauté internationale. Mais il l’a réitéré en français – dans une version certes édulcorée – devant la presse internationale quelques minutes plus tard : « Nous irons à Kinshasa si la population nous le demande », a-t-il asséné.

Symbole

La démonstration de force du M23 au cours de la bataille de Goma a, il est vrai, de quoi griser ces hommes. Souvent menacée par les rébellions successives mais rarement prise, la capitale provinciale du Nord-Kivu, carrefour stratégique d’au moins 800 000 habitants – dont de nombreux déplacés – au coeur d’une région instable très riche en minerais, siège de la plus importante opération de Casques bleus au monde, est un symbole. La dernière fois qu’elle est tombée, en 1998, c’était aux mains du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD, pro-Rwanda), qui y est resté cinq ans. En 2008, une autre rébellion, le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP, de Laurent Nkunda), s’était arrêtée à ses portes. Elle constitue aujourd’hui l’essentiel des troupes du M23 (lire ci-dessous).

Du CNDP au M23

Les héritiers de Laurent Nkunda

Le Mouvement du 23 mars (M23) est essentiellement composé d’anciens rebelles du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) intégrés, début 2009, au sein de l’armée congolaise. Après la mise sur la touche au Rwanda de leur chef, Laurent Nkunda, et la prise de pouvoir de son lieutenant Bosco Ntaganda (photo), ce « brassage » – prévu dans l’accord de paix du 23 mars 2009 entre Kinshasa et le CNDP – a concerné 4 500 hommes. Bosco Ntaganda est catapulté général et commandant des opérations militaires dans les deux Kivus. À la clé, un partage des postes, des grades – avec les primes correspondantes – et du contrôle des mines dans la région.

Les mutins de Bosco Ntaganda

« Ce fragile équilibre a explosé en mars dernier », explique un expert militaire européen en poste à Kinshasa. La raison : le président Joseph Kabila a décidé une mutation des ex-CNDP dans le reste du pays, puis a déclaré vouloir « arrêter et juger au pays » leur chef, Bosco Ntaganda, poursuivi pour crimes de guerre par la Cour pénale internationale (CPI). Se sentant menacé, ce dernier prend la tête d’une mutinerie. Du Sud-Kivu où il était retranché, il converge avec ses hommes vers le Nord-Kivu, dans la région du Rutshuru, frontalière du Rwanda et de l’Ouganda. Dans la foulée, l’un de ses adjoints, Sultani Makenga, lance le M23.

Les combattants de Sultani Makenga

En quelques jours, début juillet, ces nouveaux rebelles prennent sans difficulté plusieurs localités du Rutshuru. Mais ils restent aux portes de Goma. Le 12 novembre, Sultani Makenga rejoint cinq autres dirigeants du M23 sur la liste des Nations unies des personnes visées par des sanctions. Il est accusé d’avoir « commis et ordonné de graves violations du droit international ». Le lendemain, les États-Unis l’ajoutent également sur leur liste noire. Le 15 novembre, le M23 lance son offensive sur Goma. Philippe Perdrix.

Cette fois, cinq jours d’offensive ont suffi pour s’emparer de Goma. À l’aube de l’explication finale, le 20 novembre, les rebelles avaient déjà pénétré en ville par le nord. « Nous avons lancé l’offensive tout près de l’aéroport », raconte, sur fond de crépitement de talkie-walkie, le lieutenant-colonel Jean-Claude Nzamuye. « De là, nous avons pris position à Muja puis Ndosho, à l’ouest de la ville, pour couper la retraite des FARDC encore à l’intérieur. Parallèlement, j’ai lancé mes hommes le long de la frontière avec le Rwanda, à l’est. Nous les avions encerclés », conclut-il.

Avant même l’arrivée, à la mi-journée, des rebelles à la frontière entre Goma et Gisenyi, au Rwanda, les FARDC avaient déjà détalé. « Ils sont partis vers 11 heures. Alors j’ai quitté mon uniforme pour me mettre en civil, explique Étienne Lungele, policier au principal poste-frontière. Les M23 sont arrivés une heure plus tard. Ils ont pris cette position sans un coup de feu. » Les combats ont toutefois fait plusieurs centaines de morts, selon Jean-Claude Nzamuye. Mais bon nombre de soldats des FARDC, pris au piège – 7 000 d’entre eux étaient positionnés dans la région de Goma, dont plusieurs centaines d’éléments de la garde républicaine – ont quitté leur uniforme pour se fondre dans la masse des civils. Le M23 aurait fait 350 prisonniers.

Combien sont-ils au total, ces assaillants aux bottes en caoutchouc et aux uniformes propres malgré des accessoires dépareillés ? Le commandement se refuse à donner un chiffre. Mais les estimations sur cette rébellion très organisée, lourdement armée (des mortiers de 120 mm et des équipements pour la vision de nuit, selon les Nations unies) et majoritairement composée de Congolais rwandophones varient autour de 2 000 hommes. « Ils me rappellent l’Armée patriotique rwandaise ! » s’extasie un journaliste rwandais au passage du convoi, en référence à la rébellion – devenue armée régulière – qui a libéré son pays en 1994. Assis contre un mur, mitrailleuse sur les genoux, un des combattants accepte timidement d’entamer une conversation en français, avant de se faire réprimander. « Éric, chut ! » lui intiment ses camarades.

Chez les civils qui n’ont pas fui, l’entrée du M23 dans Goma n’a provoqué ni affolement ni exaltation, mais plutôt une certaine perplexité et, bien sûr, le soulagement de voir les combats se terminer.

Chez les civils qui n’ont pas fui, l’entrée du M23 dans Goma n’a provoqué ni affolement ni exaltation, mais plutôt une certaine perplexité et, bien sûr, le soulagement de voir les combats se terminer. « J’aimerais bien me prendre en photo avec eux. Pour l’instant, ils se comportent bien », assure un jeune en voyant défiler les nouveaux maîtres de la ville. « Pensez-vous que les FARDC vont revenir ? Avec le M23, on va souffrir », s’inquiète un autre, plus discrètement.

Les patrouilles de la Mission des Nations unies pour la stabilisation de la RDC (Monusco), qui avait juré de défendre la ville par tous les moyens, sont contraintes de débuter une cohabitation, étrange mais pacifique, avec les pick-up des rebelles. Après les premiers combats à Kibumba (à une trentaine de kilomètres de Goma), le 15 novembre, mettant un terme à un cessez-le-feu de deux mois, les hélicoptères de la Monusco ont bien pilonné les hommes du M23 deux jours plus tard. Mais lorsque le front a gagné les faubourgs de Goma, la Monusco est restée l’arme au pied, neutre, impassible… Elle n’a pas offert la moindre résistance. Aurait-elle pu en faire plus, avec ses tactiques conventionnelles, la limitation de son mandat ne prévoyant que « la protection des civils », et face à une guérilla déterminée ? Ses effectifs – 1 500 hommes à Goma – le laissaient penser. « Notre mission est d’appuyer les forces armées congolaises. Encore faut-il qu’elles soient présentes sur la scène », s’est justifié Hervé Ladsous, le responsable des opérations de maintien de la paix de l’ONU.

Les Casques bleus ont été contraints à une cohabitation pacifique.©Phil Moore/AFP

Misant à tort sur une protection des Nations unies, ayant foi en ses bataillons formés par l’Afrique du Sud et la Belgique et refusant de négocier avec les dirigeants du M23, considérés comme des « mutins qu’il faut neutraliser », Kinshasa s’est à l’évidence trompé sur le rapport de forces dans le Nord-Kivu. Son armée n’avait les moyens ni de déloger la rébellion ni même d’enrayer sa progression. À l’opposé, le M23 s’est montré prudent dans ses déclarations, prenant la peine de justifier chaque offensive par de supposées agressions préalables des FARDC.

Ultimatum

Tactiquement habile, le M23 a également toujours pris soin d’appeler à la négociation avec Kinshasa. La veille de la prise de Goma, les rebelles avaient lancé un dernier ultimatum, demandant le retrait des FARDC, une démilitarisation de Goma et l’ouverture d’un dialogue politique. Joseph Kabila ne pouvait donner suite. Aujourd’hui, avec une armée en déroute et une rébellion aux commandes de la ville, il n’a plus d’autre choix que de discuter. À ceci près que, désormais, il est manifestement en situation de faiblesse.

Qu’exigera le M23 ? Peut-il encore se contenter des accords du 23 mars 2009 signés entre le CNDP et Kinshasa ? Ceux-ci prévoyaient notamment l’intégration, le « brassage » des hommes du CNDP dans l’armée congolaise. Cela fut fait jusqu’à la mutinerie lancée en avril dernier par le général Bosco Ntaganda, qui a brisé le fragile équilibre de 2009. Mais à présent, le M23 est, à l’évidence, en position d’exiger davantage. Au stade des Volcans, le 21 novembre, le mouvement a annoncé que policiers et ex-FARDC seraient formés avant d’être incorporés à leur force. « Cela prendra au moins six mois », indique un officier. Le M23 se prépare-t-il à une longue campagne ? « Nous voulons seulement chasser les FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda, rebelles hutus rwandais, NDLR] de la région et assurer la sécurité », répond l’officier.

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Par Pierre Boisselet, envoyé spécial à Goma (@PierreBoisselet)

Chronique d’une défaite annoncée

Insuffisance des équipements, commandement mal coordonné, moral des troupes incertain… Les maux des Forces armées de la RDC (FARDC) sont connus. Ils avaient déjà expliqué la défaite de Bunagana, au nord de Goma, début juillet. Cette fois, un nouvel ingrédient s’y est ajouté : « Un grave problème de compréhension entre la Monusco et les FARDC », assure un expert militaire européen. La scène se déroule le 17 novembre à Kibumba, à une trentaine de kilomètres de Goma. Dans un premier temps, les hélicoptères de la Monusco pilonnent le M23. Les FARDC, commandées sur place par le général Bahuma, reprennent des positions. Puis, vraisemblablement à cause d’une erreur de traduction, les Casques bleus – surtout des Uruguayens et des Pakistanais – croient comprendre que les FARDC décampent. « La Monusco a alors stoppé ses opérations. Les deux commandements ont ensuite tenté de se recoordonner, mais la confiance n’était plus là », ajoute le même expert. Goma n’était plus défendue. Trois jours plus tard, la ville tombait. Ph.P.

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