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La rumeur de Lomé

par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le monde n’en a rien su, mais Faure Essozimna Gnassingbé, 46 ans, unique président célibataire d’Afrique subsaharienne et chef de l’État du Togo, est mort pendant deux jours, les 30 novembre et 1er décembre 2012, avant de ressusciter. C’est un confrère qui nous a alertés, vendredi matin, à quelques heures du bouclage. Selon des informations de plus en plus précises en provenance de Lomé, celui que tout le monde là-bas appelle Faure aurait succombé dans la nuit à une leucémie dans un hôpital de Tel-Aviv, après y avoir été admis en secret. Le fait que le président togolais se soit rendu en Israël pour une visite officielle ne serait donc qu’un leurre : arrivé subclaquant, il a aussitôt rendu l’âme. Rapidement, la nouvelle se propage par sms, entre dans la sphère internet, tétanise les Togolais et fait le tour des capitales de la région. Rares sont ceux qui en doutent et tous ou presque ont une source qui la confirme. À preuve : le chef de l’État d’un pays voisin aurait fait mettre ses drapeaux en berne, et si l’on en croit une Nana Benz influente, qui le tient de la meilleure copine de l’épouse du général chef d’état-major, ce dernier serait d’ores et déjà aux manettes…

Il a fallu que le concerné réapparaisse dans la nuit à l’aéroport de Lomé-Tokoin, fasse constater qu’il était « toujours en vie » et se dise « désolé de décevoir ceux qui ont colporté ces ragots » pour que le virus de la rumeur, qui avait sérieusement affaibli les défenses immunitaires de ses compatriotes, cesse enfin – et sans doute, provisoirement – d’agir. À J.A., nous n’avions pas tardé à tordre le cou au canard : un ou deux coups de fil bien placés et surtout une solide expérience de ces morts avant l’heure qui font pschitt. Celle du président algérien Abdelaziz Bouteflika, hospitalisé à Paris, avait ainsi tenu plus de deux semaines fin 2006. Celle de son homologue camerounais Paul Biya, en villégiature en Suisse à la mi-2004, douze jours, avant que ce dernier ne rentre à Yaoundé et ne prononce avec gourmandise ces quelques mots : « Le fantôme vous salue bien. » Celle de l’Angolais José Eduardo dos Santos, « décédé » au Brésil en 1996, cinq jours. Sans compter les bruits de fond permanents qui circulent à propos de l’état de santé des chefs : à les écouter, rares sont ceux qui n’ont pas de cancer caché ou de sida inavoué.

Malins, nos présidents ont vite appris à faire bon usage de ce type de rumeur. Pour s’offrir à leur retour un accueil d’empereur romain – on l’a vu tout récemment avec le Mauritanien Ould Abdelaziz -, pour tester un entourage politique dont la loyauté, en période d’incertitude, est souvent chancelante et pour mesurer le degré d’angoisse d’une population saisie par la peur du vide. En attendant que s’instaure une communication transparente sur les pathologies dont souffrent les « grands » – ce qui n’est pas pour demain, en Afrique comme ailleurs -, la rumeur, tapie dans son coin, se tient prête à ressurgir, convaincue d’avoir un jour ou l’autre raison. Qu’est-ce que la vie après tout, si ce n’est une maladie dont on finit toujours par mourir ?

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