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Angela Merkel, « la gamine » a fait du chemin

Écrit par Gwénaëlle Deboutte, à Berlin

Angela Merkel briguera un troisième mandat en septembre 2013. © AFP

Angela Merkel briguera un troisième mandat en septembre 2013. Avec de bonnes chances de l'emporter. Ce serait la première réélection d'un dirigeant européen depuis le début de la crise.

Près de 98 % des voix. C’est avec ce score qualifié par la presse de « cubain » qu’Angela Merkel a été, le 4 décembre, réélue pour la septième fois à la tête des chrétiens-démocrates. À dix mois des élections législatives, le message est sans ambiguïté : l’Union chrétienne-démocrate (CDU) fait bloc derrière sa candidate. « En Allemagne plus qu’ailleurs, commente le politologue Carsten Koschmieder, l’unité d’un parti à l’approche des grands scrutins est primordiale. Il était important de montrer aux électeurs et à la presse que Merkel tient fermement les rênes, qu’il n’y a aucune dissension. » Au-delà même des rangs de sa formation, la chancelière jouit d’une solide popularité. Elle est la personnalité politique préférée des Allemands et fait la course en tête dans les sondages, loin devant Peer Steinbrück, son concurrent social-démocrate (SPD).

Tout semble donc sourire à cette physicienne venue de la défunte République démocratique allemande (RDA), entrée en politique par la petite porte et que personne n’attendait à ce niveau. Son mentor, le chancelier Helmut Kohl, ne l’avait-il pas surnommée « la gamine » ? Aînée de trois enfants, Angela Dorothea Kasner a vu le jour à Hambourg le 17 juillet 1954. Quelques semaines après sa naissance, alors que les citoyens de la RDA commencent à fuir à l’Ouest, son père pasteur décide de faire le chemin inverse. Pour remédier au manque d’ecclésiastiques dans la région, il s’établit avec sa famille près de Templin, à la frontière polonaise. C’est là que la petite Angela, élève réservée et douée pour les sciences et les langues, fera sa scolarité, avant d’entreprendre des études de physique à l’université de Leipzig, en 1973. Elle y mène des recherches en chimie quantique et obtiendra par la suite un poste à l’Académie des sciences, à Berlin-Est. Pour le politologue Gerd Langguth, qui lui a consacré une biographie, ce parcours scientifique et son éducation est-allemande expliquent aujourd’hui encore certains traits de son caractère : « Goût du travail, sens aigu de l’analyse, pragmatisme, refus viscéral de toute idéologie… »

Stasi

La jeune femme, qui, en 1977, a épousé Ulrich Merkel, dont elle divorcera cinq ans plus tard mais dont elle conservera le nom, montre peu d’intérêt pour la politique. En 2009, elle confirmera avoir à l’époque décliné une offre de travailler pour la Stasi, la police politique. Elle n’est proche ni des mouvements d’opposition ni du Parti socialiste unifié (SED), le parti communiste au pouvoir. Le 9 novembre 1989, jour de la chute du mur de Berlin, elle ne change rien à ses habitudes et se rend au sauna. Tout juste si, un peu plus tard, elle consent à se rendre à l’Ouest pour y boire une bière.

Le jour de la chute du mur de Berlin, elle ne change rien à ses habitudes et se rend au sauna.

Ce n’est que un mois plus tard qu’elle rejoint un jeune parti politique, le Demokratischer Aufbruch (DA), pour lequel elle remplit des fonctions administratives et joue les attachées de presse. Le grand tournant a lieu en 1990. Après l’élection à la Chambre du peuple, elle devient la porte-parole adjointe du dernier gouvernement de la RDA, que dirige Lothar de Maizière. En août, la CDU et le DA fusionnent. En décembre, deux mois après la réunification, Angela Merkel est élue au Bundestag. Repérée par Helmut Kohl, elle enchaîne alors les fonctions gouvernementales. « Quand j’étais ministre, j’avais l’impression d’être à moi seule deux minorités : femme et ancienne citoyenne de la RDA », confiera-t-elle. Elle s’occupe tour à tour des femmes et des jeunes (1991-1994), puis de l’environnement et de la sécurité nucléaire (jusqu’en 1998).

Impitoyable

Parallèlement, elle entame une rapide ascension au sein de son parti. Elle préside d’abord la CDU dans le Mecklembourg-Poméranie occidentale, devient présidente adjointe au niveau national, puis secrétaire générale. Mais sous ses airs de fille simple au look vestimentaire passe-partout, « Angie » sait se montrer impitoyable. En 1999, Kohl, à qui elle doit tout, se retrouve empêtré dans l’affaire des caisses noires de la CDU. Froidement, « la gamine » le lâche. Un boulevard s’ouvre alors devant elle et, le 10 avril 2000, elle est élue présidente, poste que personne aujourd’hui ne lui conteste plus. « Toutes les personnalités qui avaient cette ambition ont été écartées du jeu », rappelle Ulrike Guérot, responsable du bureau de Berlin du Conseil européen des relations étrangères (ECFR). Ce fut notamment le cas de Christian Wulff, démissionnaire pour cause de scandale financier, et de Roland Koch, que des désaccords avec Merkel conduisirent à s’effacer. Ces retraits ont sans doute affaibli la CDU, mais renforcé les positions de la chancelière.

Après sept ans de pouvoir, celle-ci apparaissait pourtant un peu usée. Coincée par son alliance avec les libéraux moribonds, elle n’était pas toujours libre de ses décisions. Au sein même du gouvernement, plusieurs mesures ont fait l’objet d’interminables débats, qu’il s’agisse de l’introduction d’un quota obligatoire de femmes dans les conseils de direction des entreprises, du versement d’une allocation de frais de garde pour les mères restant à la maison, ou de l’égalité des couples homosexuels et des couples hétérosexuels face à l’impôt.

Un temps, Merkel a tenté de séduire l’aile droite de son parti, d’où sa déclaration controversée sur « l’échec du modèle multiculturel », sur laquelle elle est d’ailleurs revenue quelques semaines plus tard (« l’Allemagne a besoin de ses immigrés »). Elle qui confie avoir besoin de consacrer du temps à la réflexion prend parfois des décisions hasardeuses. En 2008, elle a tardé à comprendre l’ampleur de la crise et le fait que l’Allemagne risquait d’être touchée. Plus tard, elle s’est opposée au plan de sauvegarde de la Grèce, avant de s’y résigner. Même chose concernant les euro-obligations. Les critiques sur son indécision et sa versatilité sont légion.

Pour ses détracteurs, Merkel se contente de récolter les fruits des réformes lancées par Gerhard Schröder, son prédécesseur.

Coalition

Pourtant, depuis quelques mois, elle paraît avoir repris la main. Sa gestion ferme des intérêts allemands face à la crise n’y est sûrement pas étrangère. « Sur la Grèce, elle a dû céder du terrain, mais elle a aussi exigé, et obtenu, de cette dernière des contreparties. Cela a influé positivement sur sa popularité », avance Koschmieder. Ce sera d’ailleurs son principal argument de campagne : pourquoi changer puisque l’Allemagne se sort de la crise moins mal que beaucoup d’autres ? L’équilibre budgétaire, par exemple, sera bientôt atteint.

Pour ses détracteurs, Merkel se contente de récolter les fruits des réformes lancées par Gerhard Schröder, son prédécesseur. Il est vrai aussi que la situation des travailleurs et retraités pauvres s’est encore dégradée. Mais la chancelière a réussi à couper l’herbe sous le pied au SPD en s’emparant de quelques sujets sociaux, comme l’instauration d’un salaire minimum ou l’augmentation des barèmes dans certaines branches d’activité.

Proche des gens

Reste sa personnalité, qu’elle peut très bien transformer en atout. Mariée en secondes noces à Joachim Sauer, Angela Merkel n’a jamais eu d’enfant, situation qui ici n’a rien d’exceptionnel. Elle cherche à se montrer peu soucieuse du protocole, accessible, proche des gens, comme lors des journées portes ouvertes à la chancellerie ou de ses courses « improvisées » aux Galeries Lafayette de Berlin. Si le chancelier était élu au suffrage direct, elle serait assurée de l’emporter avec 49 % des suffrages (- 4 points), contre 39 % pour Steinbrück (+ 3). Mais en Allemagne le jeu politique est fondé sur la constitution de coalitions. A priori, deux hypothèses se dégagent :

1. Une « grande coalition » entre la CDU et le SPD, avec Merkel comme chef de file. Une majorité d’Allemands y est favorable, mais le SPD, qui en a déjà fait l’expérience, penche plutôt pour…

2. … une coalition avec les Verts. La formule paraît plus naturelle, mais ne marche pas dans tous les cas. On l’a vu à Berlin, où la mairie SPD a préféré s’allier aux chrétiens-démocrates.

Certains évoquent aussi une coalition CDU-Verts, pour l’heure rejetée par ces derniers. Mais on relève que, dans deux cas de figure sur trois, la chancelière est appelée à jouer le rôle principal. Pour elle, ce n’est pas l’assurance de décrocher en septembre un troisième mandat. Mais c’est la preuve que l’éventualité n’a rien d’invraisemblable. 

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