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Djibouti : démocratie sur un fil

Le président de Djibouti, Ismaïl Omar Guelleh, le 2 février 2015 chez lui. © Vincent Fournier/J.A.

Pour la première fois depuis l'indépendance, l'opposition devrait faire son entrée au Parlement de Djibouti à l'issue des législatives du 22 février. La majorité présidentielle de Ismaïl Omar Guelleh n'est pas véritablement menacée, mais elle pourrait tout de même y laisser des plumes.

À l’échelle de cette petite république d’à peine 800 000 habitants pour 23 000 km², c’est un vrai séisme politique : le passage d’une démocratie pastorale fondée sur une représentation millimétrée des régions, des clans et des communautés à une démocratie de type occidental où l’opposition pourra enfin accéder à l’Assemblée nationale. Pour la première fois depuis l’instauration du multipartisme à Djibouti en 1992, les législatives du 22 février vont en effet se dérouler dans le cadre d’un scrutin de liste mixte avec une dose de proportionnelle suffisante (20 %) pour mettre fin au règne sans partage du parti au pouvoir, quitte à sacrifier au passage l’expression des composantes ethniques minoritaires. Un inconvénient pour un avantage de taille : la monochromie de l’hémicycle n’avait plus rien de politiquement correct aux yeux de l’extérieur, et l’opposition, qui avait pour habitude de s’abstenir à chaque élection, a cette fois-ci décidé d’y participer.

Rassemblée sous le label de l’Union pour le salut national (USN), avec pour figures de proue deux politiciens septuagénaires – Aden Robleh Awaleh et Guedi Hared – et pour porte-parole le très actif Daher Ahmed Farah, Belgo-Djiboutien rentré début janvier de son exil bruxellois, cette dernière bénéficie de l’appui d’un courant islamiste proche des Frères musulmans égyptiens, le Mouvement pour le développement et la liberté (Model). D’apparition récente, le Model a pour guide spirituel un imam installé au Canada, le cheikh Souleymane Bachir, et pour relais locaux des ulémas et enseignants arabisants formés au Yémen et en Arabie saoudite. Selon nos informations, son soutien à l’USN se serait négocié au prix fort : un tiers des candidats éligibles sur les listes de l’opposition.

Prétentions

Si elle semble assurée de perdre quelques plumes aux législatives, la majorité présidentielle sortante devrait pourtant conserver son statut. « La composante arabo-islamiste peut sans doute amener des voix à l’opposition et surtout lui servir de force de frappe au cas où cette dernière déciderait de porter le débat dans la rue, estime un diplomate européen qui dit craindre une proclamation anticipée des résultats par l’USN. Mais elle se heurtera à un obstacle culturel : pour la majorité des Djiboutiens, l’ancrage francophone est une garantie existentielle par rapport à des voisins qui rêvent encore de les absorber. » Et qui, pour l’un d’entre eux au moins, ne s’en cache guère : l’Érythrée, dont le président, Issayas Afewerki, vient de récuser publiquement la médiation du Qatar entre les deux pays, continue en effet d’affirmer ses prétentions sur le nord de Djibouti.


En avril 2016, "j’aurai alors 68 ans, et je pense avoir mérité le droit au repos. Je me donne donc trois ans pour m’organiser."

Ismaïl Omar Guelleh, président de Djibouti

« Contrairement à nos adversaires, nous avons un bilan et nous avons un programme », affirme le chef de l’État, Ismaïl Omar Guelleh (IOG), qui se veut « confiant » quant aux résultats de ces législatives cruciales. Lors d’un entretien avec Jeune Afrique, le 2 février, dans les jardins de sa résidence, au bord du golfe de Tadjourah, l’ancien chef de la sécurité, au pouvoir depuis 1999, a réitéré sa promesse de ne pas se représenter à la prochaine présidentielle d’avril 2016 : « J’aurai alors 68 ans, et je pense avoir mérité le droit au repos, dit-il. Je me donne donc trois ans pour m’organiser. »

Secret

En concluant ces derniers mois de très importants contrats de développement avec la Chine et l’Inde, dont la réalisation va bien au-delà de la fin de son propre mandat à la tête du pays, IOG veut rendre irréversible sa vision de l’avenir de Djibouti. Ni une ville-État comme Singapour ou Dubaï ni une ville-garnison dépendante de la location des bases française et américaine (67 millions de dollars par an, soit près de 50 millions d’euros), mais un pays à part entière, en phase avec la globalisation, qui n’oublie pas son hinterland, si réduit soit-il, et profite à plein de sa situation géostratégique peu commune. « Il faut, pour me succéder, des gens honnêtes, sérieux et patriotes », explique-t-il en père de famille soucieux de préserver l’héritage. Confidence liminaire, prononcée à mi-voix : « Oui, j’ai déjà identifié l’homme que je soutiendrai en 2016. Je ne vous dirai évidemment pas de qui il s’agit, c’est pour l’instant un secret entre cette personne et moi. Mais je suis sûr de mon choix. » C’est donc une évidence : au lendemain du 22 février, Djibouti entamera un nouveau chapitre de son histoire avec pour coauteur une opposition bien décidée à perturber ce schéma successoral. C’est dire si la bataille s’annonce rude.

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