Élections au Kenya : entre les fils à papa

Premier débat présidentiel de l'histoire du Kenya, le 11 février © AP/SIPA

Leurs pères se sont affrontés et ce 4 mars, Raila Odinga et Uhuru Kenyatta sont les favoris dans la course à la présidentielle. Un scrutin qui rappelle les grandes rivalités politiques d'antan au Kenya, entre Jaramogi Oginga Odinga et Jomo Kenyatta.

Mis à jour le 4/03.

Le 12 décembre 2013, le Kenya fêtera ses 50 ans. Et à la tête de cet encore jeune pays, un homme prolongera à coup sûr une dynastie politique née à l’heure des indépendances. Bien entendu, la situation a bien changé depuis les règnes monolithiques de Jomo Kenyatta (1964-1978) et de Daniel arap Moi (1978-2002). Le multipartisme s’est durablement installé dans le pays, et huit candidats – sept hommes et une femme – se présentent à l’élection présidentielle du 4 mars. Mais parmi eux, deux seulement ont quelques chances de l’emporter, et leurs noms rappellent les grandes batailles politiques du passé. 


Élections générales au Kenya : un scrutin sous… par Jeuneafriquetv

Chercheurs, humanitaires et artistes reviennent sur les enjeux de ce scrutin kényan, sous haute tension.

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Le favori, l’actuel Premier ministre Raila Odinga (68 ans), n’est autre que le fils de Jaramogi Oginga Odinga, ce rival que Jomo Kenyatta fit emprisonner parce qu’il demandait la nationalisation et la redistribution des terres. Et le seul concurrent qui puisse le menacer, si l’on en croit les sondages, n’est autre qu’Uhuru Kenyatta (51 ans), fils du père fondateur, nourri à State House depuis ses deux ans. Dans ce duel de « fils de », les autres aspirants se contentent de faire de la figuration, à l’exception peut-être de la « dame de fer » Martha Karua, qui pourrait un jour connaître un destin national.

Tacticiens habiles, les deux pointures ont pris soin de s’entourer d’alliés de poids – fussent-ils d’anciens rivaux ! En orange, le Luo Raila Odinga a formé la Coalition for Reforms and Democracy (Cord) avec le Kamba Stephen Kalonzo Musyoka (59 ans). Quant au Kikuyu Uhuru Kenyatta, en rouge, il a fondé la Jubilee Coalition – connue sous le surnom Uhuruto – avec le Kalenjin William Ruto (46 ans). Faut-il y voir des alliances ethniques de circonstances ? Lors du débat télévisé qui a opposé les candidats trois heures durant, les principaux protagonistes ont juré que non. Pour Kenyatta, « le tribalisme est un cancer dont souffre [le] pays depuis longtemps. Cela a été une source de maladie, une cause de mort ». Pour Odinga, « l’ethnicisme est une maladie de l’élite ». 

Cassandre

Le principal problème qui a conduit à la violence, la dernière fois, c’est celui de la terre. Cette question n’a pas été résolue. Je ne veux pas jouer les Cassandre, mais je pense qu’on ne peut pas écarter le risque que des affrontements éclatent à nouveau.

Paul Muite , avocat et candidat à  la présidentielle

Le souvenir sanglant des violences ayant suivi les élections de 2007 – environ 1 300 morts et 300 000 déplacés – explique bien entendu ces propos mesurés. Même s’ils restent sujets à caution : Uhuru Kenyatta et son colistier William Ruto seront jugés par la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, à partir du 10 avril, en raison de leur implication dans les heurts de 2007. 

Bonniface Mwangi, photographe et activiste kenyan, revient sur les violences de 2007. (Document Irin)

Chez les électeurs, la crainte de nouveaux affrontements reste néanmoins palpable, et certains, comme à Nakuru, quittent les zones où les rivalités entre populations sont les plus fortes. Des diplomates et des ONG ont par ailleurs signalé que des groupes rivaux commençaient à stocker des armes dans ces régions instables. « Le principal problème qui a conduit à la violence, la dernière fois, c’est celui de la terre, a expliqué au mensuel The Africa Report l’avocat et candidat à la présidentielle Paul Muite (67 ans). Cette question n’a pas été résolue. Je ne veux pas jouer les Cassandre, mais je pense qu’on ne peut pas écarter le risque que des affrontements éclatent à nouveau. »

De fait, le problème de la terre reste le principal point d’achoppement entre les deux coureurs de tête, Odinga reprochant à Kenyatta de ne pas vouloir de la réforme foncière et d’être à la tête, dans ce secteur, d’un patrimoine gigantesque et indu. Cause majeure de la rivalité entre Jaramogi Oginga Odinga et Jomo Kenyatta, la question de la propriété terrienne continue d’opposer leurs enfants quelque cinquante années plus tard. Aux dépens des Kényans ordinaires qui attendent une réforme longtemps promise. 

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Nicolas Michel

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