Tunisie : Ali Larayedh est-il l’homme de la situation ?

De ses années de détention, Ali LArayedh a gardé une voix éraillée, identifiable entre toutes. © AFP

Nommé Premier ministre après la démission de Hamadi Jebali, Ali Larayedh a réussi in extremis à former un gouvernement. Singulière revanche pour cet islamiste modéré appelé aujourd'hui à s'élever au-dessus de la mêlée pour mener à bien la dernière phase de la transition démocratique.

Visage marqué, silhouette frêle, ton posé, sang-froid à toute épreuve, l’homme qui prend en Tunisie, à 57 ans, le relais de Hamadi Jebali, chef de l’exécutif démissionnaire, a les pieds sur terre. « C’est un pragmatique, pas un dogmatique », assure Abdelwahab el-Hani, fondateur du parti Al-Majd et proche des islamistes jusqu’en 1990. D’autres abondent dans le même sens, affirmant qu’il est une personnalité capable de fédérer. Pourtant, Ali Larayedh, nommé le 22 février, a bouclé in extremis la composition de son gouvernement de transition après quinze jours d’âpres négociations – le délai légal imparti. Mais le nouveau Premier ministre n’aura pas réussi à constituer le gouvernement d’union nationale qu’il appelait de ses voeux. Ce n’est même que de justesse qu’il a sauvé de l’implosion la troïka au pouvoir, composée d’Ennahdha, du Congrès pour la République (CPR) et d’Ettakatol, lequel a demandé – et obtenu – que les quatre ministères de souveraineté soient confiés à des indépendants. Larayedh dispose désormais d’une majorité suffisamment large pour remplir sa mission : mener la transition démocratique à son terme, en fixant notamment la date des prochaines élections législatives et présidentielle.

>> Lire aussi : "Une feuille de route participative pour le gouvernement tunisien"

Ennahdha, dont il est le secrétaire général adjoint, ne l’a pas tout de suite considéré comme l’homme de la situation, son conseil consultatif (Majlis el-Choura) lui préférant Abdellatif Mekki, ministre de la Santé, ou Moncef Ben Salem, ministre de l’Agriculture. Selon des proches du premier cercle d’Ennahdha, le chef du gouvernement sortant, Hamadi Jebali, aurait imposé Ali Larayedh lors de l’évaluation des capacités de ses anciens ministres. Une amitié indéfectible et un parcours similaire lient les deux hommes. Comme Jebali, Larayedh appartient à l’aile dite « modérée » d’Ennahdha. Dans un parti hétérogène aux sensibilités multiples, cet ingénieur de la marine marchande natif de Boughrara, dans le Sud, qui n’a exercé qu’un an dans l’administration, est considéré, selon Samir Dilou, ministre des Droits de l’homme et de la Justice transitionnelle, comme « un homme d’écoute et de consensus ».

Ambigu

De fait, Larayedh bénéficie d’une cote d’estime plutôt élevée, y compris parmi ses adversaires. Son parcours est assez emblématique. Entré dans la clandestinité en 1981, il vivote en donnant des cours de maths, se marie en 1983 et souffre de l’impact de ses absences sur ses trois enfants. De tous les prisonniers politiques, il est l’un de ceux qui ont payé le plus lourd tribut. Arrêté et condamné à mort sous Bourguiba en 1987, il est gracié par Ben Ali, qui réprimera sévèrement les islamistes à partir de 1990. Celui qui dirigeait alors le bureau politique d’Ennahdha, tenu aujourd’hui par son frère, Ameur, est condamné, en 1992, par un tribunal militaire, à quinze ans d’incarcération, dont dix ans en isolement à la prison du 9-Avril, à Tunis. Torture, menaces d’injection létale et d’inoculation du virus du sida, rien ne lui sera épargné. Il sera également humilié par un montage vidéo pornographique fabriqué par le régime, qui le montre en compagnie d’un homme dans sa cellule. Selon la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), de multiples violences et sévices sexuels ont aussi été infligés à son épouse, Wided, technicienne médicale, pour faire pression sur son mari et les islamistes. Une voix éraillée, identifiable entre toutes, est l’une des séquelles apparentes qu’Ali Larayedh a conservées de ses années de détention.

Nommé ministre de l’Intérieur en décembre 2011, il devient le patron de ceux qui l’ont supplicié, mais il s’efforce de garder la tête froide : « J’ai frôlé la mort à plusieurs reprises dans les geôles du ministère de l’Intérieur. Mais je fais la différence entre cette période et maintenant. La révolution est là pour nous faire avancer, pour instaurer une justice transitionnelle, pas pour se venger. » S’il a donné l’impression – fausse ? – d’avoir ménagé les salafistes, ces derniers le lui ont bien mal rendu : « Je m’adresse au ministre de l’Intérieur en personne pour lui dire : "Vous êtes devenu un fardeau pour votre mouvement et un fardeau pour le peuple" », a ainsi lancé Abou Iyadh, le leader salafiste jihadiste, au lendemain de l’attaque de l’ambassade américaine, le 14 septembre 2012. Et Larayedh d’enfoncer le clou : « Nous ne parrainons ni leur projet sociétal, ni leur vision, ni leur lecture et compréhension de la religion, et ne recommandons rien qui puisse remettre en question les fondements de la société, ses structures et ses pratiques démocratiques. »

D’autres reprochent à Larayedh sa position ambiguë envers modernistes et progressistes. La lourde répression de la manifestation du 9 avril 2012, l’attaque de l’ambassade américaine, les tirs de la police sur les manifestants de Siliana, fin novembre 2012, et l’assassinat de Chokri Belaïd, le 6 février dernier, ont terni sa gestion du ministère de l’Intérieur, portefeuille sensible s’il en est. « Si Ben Ali n’est plus là, une partie de son administration est toujours en place », explique Ahmed Manaï, ancien islamiste, tandis que Human Rights Watch pointe le manque de coopération du ministère. Beaucoup imputent en effet les dysfonctionnements à une hiérarchie récalcitrante et à l’existence d’une officine interne gérant des milices, alors que d’autres estiment que les ministères de la Justice et de l’Intérieur n’ont pas accordé leurs violons et que les bourdes sont dues également à une communication défaillante.

Des portraits de Chokri Belaïd lors d’une manifestation, le 23 février 2013 à Tunis.

© Fethi Belaid/AFP

Réformisme

Quoi qu’il en soit, le discours d’Ali Larayedh a évolué. En 1990, il déclarait dans un entretien au journal Le Temps qu’il fallait revoir le statut de la femme, encadrer ses libertés et rendre le voile obligatoire. Vingt-trois ans plus tard, lors de son investiture, il déclare que « le nouveau gouvernement […] sera celui de tous les Tunisiens et Tunisiennes, compte tenu du fait qu’hommes et femmes sont égaux en droits et en devoirs ». Depuis sa libération, en 2004, il a délaissé le dogmatisme pour le réformisme. Avec d’autres militants islamistes sortis de prison, il s’est attelé, aux côtés de Hamadi Jebali, à une évaluation critique d’Ennahdha, à sa réorganisation et à l’élaboration d’un nouveau programme.

On a reproché à l’ex-ministre de l’Intérieur de ne pas être un homme à poigne, mais sa nature réservée, sa mesure et son expérience politique seront autant d’atouts dans sa nouvelle mission, encore plus périlleuse que la précédente, déjà particulièrement délicate. « Le ministère tunisien de l’Intérieur, avec tous les secteurs dont il est responsable, est comme un État. À certains moments, j’ai l’impression d’être un chef de gouvernement. C’est une charge lourde, mais il y a encore énormément à faire et peu de temps pour aboutir », confiait-il, en novembre 2012, lors d’une réunion du Centre pour le contrôle démocratique des forces armées (DCAF), à Genève. Mais, à la tête d’un gouvernement qui ne bénéficiera d’aucun état de grâce, Larayedh sera-t-il capable d’opérer des ruptures avec la direction de son parti au nom de l’intérêt du pays ?

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici