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Le Maghreb zappe Al-Jazira

Al-Jazira a été présentée comme le média des révolutions arabes. © DR

Depuis le Printemps arabe, la chaîne qatarie, Al-Jazira, voit son audience progressivement grignotée par ses jeunes concurrentes nationales. Analyse d'un rapport interne confidentiel.

« The revolution will not be televised », clamait Gil Scott-Heron, le poète rappeur américain mort en mai 2011, au moment où Al-Jazira était portée par le vent printanier soufflant sur l’Afrique du Nord. Aujourd’hui, Al-Jazira est en nette perte de vitesse dans tous les pays du Maghreb, selon un rapport confidentiel interne. Présentée comme le média des révolutions arabes, la chaîne qatarie subit la concurrence accrue des chaînes nationales, revigorées par les soulèvements populaires et une parole libérée.

Le document, daté du 9 février 2013, donne des chiffres précis de mesure d’audience pour 2012. Alors qu’elle maintient globalement son avance sur sa concurrente directe saoudienne, Al-Arabiya, la chaîne du Qatar perd pied en Afrique du Nord, de l’Égypte au Maroc, avec un effondrement très net en Tunisie. En Égypte, Al-Jazira a été terrassée par la télévision locale privée ONTV, lancée en 2009 par le milliardaire copte Naguib Sawiris, vendue en décembre dernier au producteur tunisien Tarak Ben Ammar. En janvier 2012, ONTV dépassait les 10 millions d’auditeurs uniques par jour, alors qu’Al-Jazira restait au-­dessous de la barre des 3 millions. Plus impressionnante encore, la percée d’Ennahar TV en Algérie. Lancée en septembre 2012 par le quotidien arabophone éponyme, cette télévision satellitaire dépasse Al-Jazira deux mois plus tard. Cette dernière prend le phénomène très au sérieux et a commandé une étude plus fouillée pour le premier trimestre 2013. Dans la Libye post-Kadhafiste, Al-Jazira est ironiquement distancée, en novembre dernier, par Libya Al-Ahrar : une chaîne locale créée grâce au soutien du Qatar. Son fondateur libyen, Mahmoud Shammam, est un proche de l’émir et a même siégé au sein du conseil d’administration de la chaîne qatarie. Du côté de la Tunisie, berceau du Printemps arabe, la « CNN arabe » est aussi en fort recul. Son audience a été divisée par cinq en un an, s’établissant à 200 000 spectateurs en moyenne au quatrième trimestre 2012. Au Maroc aussi, l’audience recule nettement, de 2,5 millions à 1,8 million.

Pluralisme

Dans chacun de ces pays, au moins une télévision locale s’est affirmée. Pour Mohammed El Oifi, spécialiste des médias arabes et maître de conférences à Sciences-Po, « le recul d’Al-Jazira au Maghreb s’explique d’abord par le changement de contexte politique ». Pendant quinze ans, la chaîne qatarie a joué le rôle de « scène politique de substitution » dans un contexte autoritaire. Mais au fur et à mesure que le pluralisme et le débat politique reprennent leurs droits, l’avantage relatif d’Al-Jazira s’estompe. « Le téléspectateur arabe est un acteur rationnel, observe El Oifi. En Tunisie, il est logique que les citoyens regardent moins Al-Jazira puisqu’ils trouvent leur compte dans un paysage médiatique plus ouvert. »

Dans ce pays, mais aussi chez les voisins, la télé du présentateur vedette Ahmed Mansour et du « cheikh cathodique » Youssef al-Qaradawi est associée – à juste titre – aux Frères musulmans. Ceux-là ont toujours été représentés en force dans la rédaction, et, en interne, le point de rupture a visiblement été la couverture du conflit en Syrie. « La situation dans ce pays est devenue une véritable obsession pour le directeur de l’information de la chaîne », indique un bon connaisseur. Un temps pressenti pour prendre la tête de la rédaction, Ghassan Ben Jeddou a d’ailleurs quitté Al-Jazira pour cette raison en avril 2011. Il a depuis fondé Al-Mayadeen, qui, aux côtés de Sky News Arabia, se positionne comme un nouveau challenger panarabe d’Al-Jazira. 

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