François-Xavier Fauvelle-Aymar : « L’Afrique a un potentiel archéologique énorme »

Le chercheur français François-Xavier Fauvelle-Aymar © Molly Benn

Auteur d'un essai sur le Moyen Âge africain, le chercheur français François-Xavier Fauvelle-Aymar montre comment l'Afrique était au coeur du commerce mondial entre l'Europe et l'Asie. Bien avant la colonisation, entre le VIIIe et le XVe siècle.

C’est un ouvrage comme nul autre pareil. Composé de 34 courts récits qui esquissent les contours d’une ville introuvable, la capitale du Ghâna, d’une église construite en quelques jours avec l’aide des anges en Éthiopie, qui vous invitent à traverser le Sahara en compagnie de la « mafia » locale, et évoquent ce fabuleux « pays où l’or pousse comme les carottes »… Le Rhinocéros d’or est un essai fondamental. Celui qui manquait à l’histoire du continent parce qu’il fait le point avec brio sur l’état actuel des connaissances que nous avons sur ce que son auteur, François-Xavier Fauvelle-Aymar, appelle le « Moyen Âge africain ». Chercheur à Rabat et à Johannesburg, cet historien et archéologue du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) prévient le lecteur et lui demande de « se défaire de l’image d’une Afrique "éternelle", de l’Afrique des "tribus", de l’Afrique miroir des origines, car c’est bel et bien d’une Afrique dans l’histoire que nous allons parler ». Une manière intelligente de répondre aux obscurantistes qui affirment que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » en dévoilant les vestiges des fastes d’une époque que la mémoire a perdus. Entre le VIIIe et le XVe siècle, l’Afrique était la plaque tournante du commerce mondial – celui de l’or -, organisé entre l’Asie (l’Inde et la Chine) et l’Europe. Un commerce qui n’a pu s’épanouir que grâce à la diffusion de l’islam, qu’il a, à rebours, permise. Avec Le Rhinocéros d’or, François-Xavier Fauvelle-Aymar nous entraîne dans un formidable voyage en compagnie de négociants, de diplomates, d’aventuriers, de géographes, témoins privilégiés d’un monde en pleine mutation.

Jeune Afrique : dans votre ouvrage Le Rhinocéros d’or, vous parlez d’un Moyen Âge africain. Que recouvre cette expression ?

François-Xavier Fauvelle-Aymar : Si l’Afrique a un Moyen Âge, au même titre que l’Europe, le Moyen-Orient et le bassin de l’océan Indien, c’est parce que toutes ces régions sont des provinces d’un monde commun dont l’essor est dû à l’unification du monde islamique, qui rassemble, dans un grand système commercial et juridique, des sociétés allant de la Méditerranée occidentale jusqu’à l’Inde. Je parle de Moyen Âge africain non pas en empruntant le terme à l’Occident chrétien – ce qui n’a pas d’intérêt -, mais en montrant comment toutes ces régions, de la Mauritanie jusqu’au lac Tchad, y compris la moyenne vallée du Nil, ainsi que toute la Corne de l’Afrique et la côte est du continent, participent d’une même dynamique.

Qu’est-ce qui vous permet de limiter ce Moyen Âge à la période comprise entre le VIIIe et le XVe siècle ?

Jusqu’à présent, on avait plutôt tendance à parler d’une Afrique ancienne, un peu fourre-tout et sans trop de barrières chronologiques. Or le VIIIe siècle, c’est le moment de la mise en connexion du monde islamique avec ces zones d’Afrique. Et le XVe, c’est l’irruption d’un pouvoir violent avec les Portugais qui s’installent, entre autres, sur la côte du golfe de Guinée et détournent complètement le commerce de l’or de l’intérieur. Toute la géographie politique de l’Afrique s’en trouve considérablement modifiée.

Comment expliquer que l’on sait si peu de chose sur cette période ?

La doctrine la plus répandue dans nos sociétés est de dire que l’Afrique n’a pas d’histoire. Ce qui est bien évidemment faux. Ce qu’elle n’a pas, en revanche, c’est une mémoire écrite du passé, même s’il y a des systèmes d’écriture africains très anciens. Le royaume du Ghâna du XIe siècle, par exemple, n’a pas transmis la mémoire sous forme d’archives, comme l’a fait l’empire carolingien à la même époque. Pourquoi ? Pour l’instant, on n’a pas de réponse, si ce n’est l’hypothèse que j’émets : celle de l’interruption de mémoire, mais je ne saurais pas l’expliquer. Même les traditions orales de l’espace mandingue, par exemple, qui nous transmettent jusqu’à aujourd’hui des récits très intéressants sur la fondation de l’empire mandingue et sur la période postérieure au XVIe siècle, sont très muettes sur la période qui intéresse le plus les historiens, celle des XIVe et XVe siècles.

Est-ce l’unique raison ?

Non. Avec les sites archéologiques africains, on a souvent affaire à des lieux qui ont été pillés ou mal fouillés par des officiers coloniaux au Mali ou par les populations africaines. Les objets archéologiques africains nous arrivent dans des conditions souvent obscures. On ne connaît pas bien leur provenance. Ce qui veut dire qu’une grosse partie de l’information est perdue. Par ailleurs, le retard dans la constitution d’une bourgeoisie africaine a freiné l’émergence d’une conscience d’un patrimoine national. Or ce sont les classes moyennes, une fois qu’elles sont suffisamment structurées, qui finissent par exiger qu’on protège les sites archéologiques et qu’on rende obligatoires les fouilles préventives avant la construction de buildings ou d’autoroutes.

Les élites ont instrumentalisé l’islam pour développer le commerce de l’or.

Pourquoi y a-t-il si peu d’ouvrages sur cette période ?

Il y a une vraie désaffection pour l’histoire de l’Afrique ancienne. C’est un problème général, européen, américain, et africain. Dans les années 1960-1980, il y avait toute une série d’écoles historiques très importantes qui ont disparu depuis. Notamment celles d’Europe de l’Est, comme la grande école polonaise d’archéologie africaine ou les écoles russes d’études africaines. Tout ce qu’on sait sur la Nubie du Moyen Âge, par exemple, on le doit aux Polonais. Cela s’explique en partie par la diminution du financement de la recherche et par le fait que, en revanche, les études contemporaines ont décollé parce qu’il y a une plus grande demande sociale.

En vous lisant, un paradoxe apparaît. Nous disposons de très peu d’informations sur une Afrique qui était pourtant au centre d’un commerce mondial. C’est très frustrant.

Vous avez tout à fait raison de parler de frustration. Car celle-ci est au coeur même de ce travail. L’Afrique a un potentiel archéologique énorme. Mais il est très peu exploité. J’ai choisi d’assumer le caractère fragmentaire de la documentation existante pour partir des objets et les présenter côte à côte, pour produire non pas une grande fresque de l’histoire africaine, mais un vitrail qui par l’assemblage et le collage des fragments fait apparaître la récurrence du commerce de l’or à longue distance, le rôle des élites africaines dans ce commerce, et l’exportation depuis le continent de produits transformés à très haute valeur ajoutée. Au Moyen Âge, c’est-à-dire entre le VIIIe et le XVe siècle, l’Afrique est connectée au reste du monde.

Autre paradoxe : tout repose sur le commerce de l’or, mais on ne sait rien sur le système d’extraction de cet or.

On sait que l’or africain avait essentiellement deux foyers, l’un en Afrique de l’Ouest entre la Gambie, le Mali et la Guinée, et l’autre au Zimbabwe actuel. Cet or était la marchandise principale qui a circulé en direction du monde islamique à travers toute une série d’intermédiaires. Dans les régions des gisements aurifères, on a un peuplement paysan païen qui pratique la fouille, la recherche de pépites. Puis on a un réseau régional de commerçants, les Wangara, en Afrique de l’Ouest, des villes plaques tournantes qui sont les capitales des royaumes africains, où des marchands arabo-berbères viennent commercer. L’or arrive dans le Bassin méditerranéen par le monde islamique et est écoulé sous forme de monnaies frappées ou d’orfèvrerie. C’est un système très cloisonné. Chaque segment ignore totalement ce qui se passe dans les autres segments. Les marchands arabes ou arabo-persans ignorent totalement d’où vient l’or, ils se contentent d’aller l’acheter. Cette ignorance a engendré de nombreux mythes, comme cette fable selon laquelle l’or pousserait comme des carottes.

Vous expliquez que la géographie religieuse équivaut à une géographie marchande. Le commerce de l’or a-t-il favorisé l’islamisation ?

Oui, ce sont deux processus parallèles et dépendants. Au XIe siècle, en l’espace d’un siècle et demi, on assiste à plusieurs conversions à l’islam de souverains dans le Sahel. Sans remettre en question la sincérité de ces conversions, on note que les élites africaines de l’époque ont aussi instrumentalisé la religion pour dire « nous sommes convertis, venez commercer chez nous, nous vous offrons les mêmes garanties juridiques que dans le reste du monde islamique ». 

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Propos recueillis par Séverine Kodjo-Grandvaux 

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