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RDC : les francs-maçons à Kinshasa… discrets, mais pas trop

L'œil de la providence représenterait le regard de Dieu sur l'humanité. © Richard Nowitz

Début février, quelque 400 maçons se sont réunis à Kinshasa pour la 21e édition des Rehfram. Un rassemblement que les organisateurs n'avaient guère ébruité, mais qui n'a pas manqué d'attirer l'attention. Pas seulement en RDC...

L’agitation qui régnait au Grand Hôtel de Kinshasa, un peu inhabituelle pour un samedi matin et par les temps qui courent, n’a pas manqué de surprendre ce chef d’entreprise. « Quelle est donc cette réunion ? Je n’en ai pas entendu parler. » Il n’était pas le seul. Peu de résidents étaient au courant, et pour cause. La tenue de la 21e édition des Rencontres humanistes et fraternelles africaines et malgaches (Rehfram), du 6 au 9 février, a été entourée d’une très grande discrétion. Pas d’annonce avant l’événement et, bien qu’envisagée, pas de conférence de presse après.

Dans ces conditions, difficile pour le « profane » d’identifier la « qualité » des conférenciers présents, que rien sur le plan vestimentaire ne distinguait d’un quelconque public de congressistes. Et même les « ma soeur » ou « mon frère », entendus ici et là – fréquents en Afrique – ne fournissaient guère d’informations sur leur identité. Néanmoins, l’oeil « initié » aura vite repéré les bijoux maçonniques ornant quelques vestes. Quant à celui qui aura pris la peine d’aller jusqu’à la salle de conférences où se déroulaient les travaux, il aura vite compris de quoi il s’agissait en jetant un coup d’oeil sur les livres présentés à l’entrée.

Pour les francs-maçons de RD Congo, la tenue de cette édition dans leur pays était une première. Un choix qui relève, comme pour toutes les Rehfram, de la Conférence des puissances maçonniques africaines et malgaches (CPMAM). Présidé par les grands maîtres des deux obédiences nationales, l’événement a mobilisé plus de 400 francs-maçons venus seuls ou avec la quinzaine de délégations d’obédiences membres ou amies de la CPMAM. On était loin de l’affluence – quelque 700 participants – des Rehfram de Libreville en 2012. Il est vrai que la RD Congo compte beaucoup moins de francs-maçons que le Gabon. 

Précautions

Parmi les maçons venus d’Afrique francophone, ceux du tout proche Congo-Brazzaville, issus notamment du Grand Orient du Congo-Brazzaville et de la Grande Loge de France, étaient les plus nombreux. Ils étaient suivis des Gabonais (Grande Loge symbolique du Gabon), et des Camerounais (Grande Loge unie du Cameroun). Puis des Sénégalais, des Ivoiriens, des Béninois, des Togolais et des Marocains.

En revanche, contrairement aux Français, les soeurs et frères belges étaient peu nombreux. Fidèles au rendez-vous également, des obédiences amies de la CPMAM, comme le Grand Orient de France, la Grande Loge de France, représentée par Marc Henry, son grand maître, la Grande Loge traditionnelle et symbolique, ainsi que le Groupe fraternel d’étude des questions africaines (GFEQA), qui réunit, en France, des francs-maçons d’origine africaine ou sympathisants du continent. On comptait en revanche un seul membre de l’Ordre initiatique et traditionnel de l’art royal (OITAR), obédience récente présente surtout en France et à Madagascar. Comme à l’accoutumée, pas de délégation de la Grande Loge nationale française, sinon quelques-uns de ses frères venus à titre individuel. Des francs-maçons venus de Roumanie, du Brésil et d’Italie ont également participé à ces rencontres.

Avant leur tenue, les organisateurs avaient pris la précaution d’en informer les autorités. « Nous avons envoyé des courriers, notamment à la présidence de la République et au Premier ministre. Tous ont accusé réception. Sans plus. Mais la Direction générale de migration a pris des dispositions pour la délivrance de visas volants », informe le frère chargé de l’organisation. Des consignes avaient aussi été données au personnel du Beach, le port fluvial qui relie Brazzaville et Kinshasa, pour faciliter les entrées.

L’exception congolaise

Avec quelque 300 membres, sur une population estimée à 70 millions d’habitants, la franc-maçonnerie est très peu implantée en RD Congo. Introduite par les Belges à l’époque coloniale, elle fut interdite par Mobutu à son arrivée au pouvoir, en 1965, puis à nouveau autorisée en 1972. C’est ainsi qu’est né, un an plus tard, le Grand Orient du Zaïre, renommé par la suite Grand Orient du Congo (GOC). Son grand maître est Augustin Kabangui. Ce n’est qu’en 1986 qu’une deuxième obédience, la Grande Loge nationale du Congo (GLNC), du rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm, est implantée. Elle est aujourd’hui dirigée par Yesu Kitenge, ancien dignitaire du régime Mobutu.

À part de très rares frères à l’Assemblée nationale ou au Sénat, aucun ministre ne serait franc-maçon, du moins, aucun connu. La RD Congo n’a jamais eu de frères au sommet de l’État. Mobutu, qui avait « frappé à la porte du temple, s’en est vu refuser l’entrée, car il voulait tous les degrés en un seul jour. Approché par ses homologues du Congo-Brazzaville et du Gabon, le président Joseph Kabila résisterait. Jusqu’à quand ?

Ainsi, faute d’un « chef » franc-maçon, l’appartenance à la franc-maçonnerie n’est pas un sésame pour accéder à de hautes fonctions. Elle aurait même un effet contraire. L’autre raison est le poids important des églises évangéliques dans le pays, y compris dans les sphères du pouvoir. Des pasteurs ne cachent d’ailleurs pas leur hostilité à l’égard des francs-maçons, qualifiés de sataniques et de mécréants, une opinion partagée par une grande partie de la population.

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Par Muriel Devey, envoyée spéciale

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