Islam, terrorisme, immigration… Les vérités de Manuel Valls

Manuel Valls dans son bureau de la Place Beauvau, le 21 mai. © Vincent Fournier pour J.A.

Ministre français de l'Intérieur depuis un an, aussi populaire dans l'opinion que dans les commissariats, Manuel Valls est-il ce "Sarkozy de gauche" aux méthodes musclées que dénoncent ses adversaires ? Rencontre avec un ambitieux fils d'immigré qui ne s'interdit rien et à qui l'on prédit tout.

Alors que François Hollande touche dans les sondages le fond de la popularité, lui caracole en tête de toutes les personnalités politiques françaises, vingt-cinq points au-dessus du président. Un an après son arrivée Place Beauvau, Manuel Valls est une sorte de phénomène, aussi apprécié (si ce n’est plus) par les sympathisants de droite que par ceux de gauche. Ce fils d’un artiste peintre espagnol, né à Barcelone il y a un demi-siècle et naturalisé français à l’âge de 20 ans, déploie dans ses fonctions de premier flic de France une énergie et une volonté d’occuper le terrain qui ne sont pas sans rappeler celles d’un autre enfant d’immigré à ce même poste : Nicolas Sarkozy. Une comparaison qui ne déplaît pas forcément à Manuel Valls, ancien rocardien, admirateur de Pierre Mendès France, de Tony Blair et de Bill Clinton, ex-conseiller de presse de Lionel Jospin et qui semble s’être fait un devoir de transgresser les marqueurs idéologiques de son propre camp pour mieux nourrir une forte ambition personnelle. Un peu comme Sarkozy, ce ne sont ni des études de « tête d’oeuf » ni les intrigues de cabinets ministériels qui l’ont amené là, mais un fief électoral (celui d’Évry en l’occurrence), une bonne dose d’individualisme, un ego trempé dans l’affirmation républicaine musclée et une capacité de travail hors norme.

Catalan

Demander à cet homme qui ne s’interdit rien ni aucun appétit – parce qu’il s’est, dit-il, « construit sur cela » -, et à qui l’on prédit tout, Matignon et l’Élysée compris, de s’expliquer sur les sujets qui intéressent en priorité les lecteurs de Jeune Afrique nous est donc apparu comme une nécessité. L’entretien s’est déroulé dans le bureau de Manuel Valls en présence de trois de ses conseillers – dont Ibrahima Diawadoh N’Jim, le président d’origine mauritanienne de l’association Solidarité Éducation en Afrique d’Évry, ami personnel et chargé des affaires réservées du ministre. Aux murs : un portrait de Georges Clemenceau, une toile de Xavier Valls. En évidence sur un petit meuble : un maillot de l’équipe de foot du Barça floqué à son nom. On est catalan ou on ne l’est pas…

Jeune Afrique : Avez-vous perçu un accroissement des risques terroristes en France depuis l’intervention française au Mali ?

Manuel Valls : La menace était déjà là, grandissante. Le pire aurait été de ne pas intervenir. Il y a depuis, bien sûr, une menace réelle à l’égard de nos soldats engagés sur le terrain, de nos intérêts, de nos ressortissants, surtout en Afrique de l’Ouest et au Maghreb. Il faut donc être mobilisés. Cela concerne aussi le territoire national. C’est pour cela que le plan Vigipirate a été renforcé et qu’il appartient à chacun d’être vigilant.

Qu’en est-il des recrutements pour les filières jihadistes en France ? Sont-ils en hausse ?

Il y a plusieurs années, les filières jihadistes concernaient d’abord l’Afghanistan, le Pakistan, et dans une moindre mesure le Yémen ou la Somalie. Pour ce qui est du Sahel, il y a aujourd’hui des embryons de filières. Deux individus sont morts au cours de ces derniers mois au Mali et au Niger, deux autres ont été arrêtés, remis aux autorités françaises. Une cellule a été démantelée en région parisienne. Les services de police, de gendarmerie, de renseignements sont totalement mobilisés. Ce qui nous inquiète d’abord, ce sont les filières en direction de la Syrie et qui concernent plusieurs dizaines de Français ou de résidents en France.

Vous avez eu des mots très forts, très connotés, vis-à-vis de ces réseaux jihadistes. Vous avez dit : « Il faut les éradiquer. »

Oui, car ils menacent l’intégrité de nos démocraties. J’ai fait voter par le Parlement, à la quasi-unanimité, un renforcement de notre arsenal juridique pour combattre le terrorisme. Dorénavant, les Français ou les personnes résidant en France qui participent à une entreprise terroriste à l’étranger peuvent être poursuivis par la justice française. C’est une véritable avancée.

J’ai aussi parlé d’ennemi intérieur et extérieur. Ces mots sont lourds de sens et rappellent volontairement l’évidente conjonction de ces deux ennemis. Ce terrorisme intérieur, celui de ces jeunes qui se radicalisent, ou s’autoradicalisent, dans certaines mosquées où l’on prône un islam radical, sur internet ou en prison, est une réalité. L’analogie entre les attentats de Boston et le cas de Mohamed Merah est à cet égard assez claire. Et puis il y a un ennemi extérieur qui nous menace, qu’il s’agisse des groupes terroristes ou du terrorisme d’État, dont la France a déjà été victime par le passé.

Arrestation d'un islamiste, près de Paris, le 10 octobre 2012.

Arrestation d’un islamiste, près de Paris, le 10 octobre 2012.

© Reuters

J’emploie des mots forts, qui sont ceux du président de la République et du Premier ministre, et ils sont justifiés, car le terrorisme veut imposer un ordre qui nie les valeurs fondamentales de l’être humain. Et je veux rappeler qu’aujourd’hui dans le monde, les premières victimes du terrorisme ce sont d’abord les musulmans. Donc, oui, il faut l’éradiquer.

Comment se déroule la coopération dans le domaine de la sécurité avec l’Algérie ? Cela n’a pas toujours été simple…

Ma fonction m’amène à être discret sur le sujet. Nous avons en la matière une coopération de très bonne qualité, tant avec l’Algérie qu’avec le Maroc ou la Mauritanie.

Et avec la Tunisie ?

Il y a de la part des Tunisiens comme des Libyens une vraie demande en ce domaine. J’ai rencontré, à l’automne 2012, l’ancien ministre de l’Intérieur qui est devenu Premier ministre, Ali Larayedh. Il y a un échange d’informations régulier entre nos services.

Vous avez eu cette petite phrase, en février dernier, qui a choqué certains Tunisiens. Au lendemain de la mort de Chokri Belaïd, vous avez parlé de la montée du « fascisme islamiste ». Ce qui vous a valu une réponse boomerang du président tunisien, Moncef Marzouki : « Je crois que la gauche française a toujours du mal à comprendre le monde arabe et l’islamisme. » Ces mots, pourquoi les avez-vous prononcés ?

La violence qui s’exerce au nom d’un islam radical et dévoyé est une réalité qu’il faut combattre. Ce qui se passe en Tunisie aujourd’hui me donne raison.

J’ai été interrogé par un journaliste qui utilisait lui-même cette formule. Et j’ai dit aussitôt – vous savez comme on transforme parfois les phrases – qu’évidemment je ne visais ni l’islam ni les autorités tunisiennes. Moi, je fais la distinction entre l’islam et l’islamisme. C’est un drôle de procès que l’on ferait au ministre français chargé de la relation avec les cultes, qui prône le respect des religions et le dialogue entre elles. Mais la violence qui s’exerce au nom d’un islam radical et dévoyé est une réalité qu’il ne faut pas nier et qu’il faut combattre. Ce qui se passe en Tunisie aujourd’hui me donne, je crois, raison.

Vous voulez parler du groupe salafiste Ansar el-Charia ?

Avec mes propos, c’est lui que je visais. Prôner le terrorisme, qu’il soit d’État ou celui d’une idéologie, d’une religion, c’est bien le signe d’une pensée totalitaire. J’aime le peuple tunisien et, en tant qu’ami, je me soucie de son devenir. Et si aujourd’hui les pouvoirs publics en Tunisie et la société tunisienne se battent contre le terrorisme, c’est parce qu’ils en connaissent vraiment les conséquences.

Y a-t-il des menaces spécifiques contre les Français et les intérêts français dans la zone sahélienne ?

Il ne faut jamais exagérer des menaces, mais il ne faut jamais les sous-estimer. La vigilance s’impose. C’est vrai pour les bâtiments publics, les ambassades, les consulats, les écoles, les lycées, les entreprises, qui font l’objet d’une protection. Nous savons que ceux qui veulent frapper la France veulent aussi porter atteinte à l’économie de pays partenaires et amis afin de les déstabiliser. Je veux redire aux Français qui vous lisent et qui vivent au Maghreb ou en Afrique de l’Ouest que tout est fait pour garantir leur sécurité.

L’exercice de communication auquel vous devez vous livrer concernant votre politique d’immigration est pour le moins périlleux. Les chiffres d’entrées et de régularisations sont systématiquement considérés comme trop élevés par la droite et trop faibles par la gauche. C’est l’inverse pour les expulsions. Comment s’en sortir ?

C’est peut-être le signe d’une politique juste et équilibrée. Je souhaite – et je ne suis pas naïf – que ce débat sur l’immigration soit apaisé. Il a été instrumentalisé, en France et en Europe. Dans nos sociétés frappées par la crise économique, sociale, politique, la figure de l’immigré, et d’abord de l’immigré musulman, sert de bouc émissaire. Je ne l’accepte pas. Un débat apaisé implique une politique de gestion des flux migratoires qui soit respectueuse des personnes et ferme dans l’application des règles. On estime à 300 000 le nombre de sans-papiers en France. Pendant la campagne présidentielle, François Hollande s’est engagé à procéder à des régularisations non plus selon le bon vouloir des préfectures ou sous la pression d’associations, mais sur la base de critères objectifs, pérennes et transparents. C’est ce que nous avons mis en place avec la circulaire du 28 novembre dernier. La politique que je mène n’est pas celle de Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, c’est celle du président de la République et de son Premier ministre. Il y a eu en 2012 environ 35 000 régularisations. Il ne devrait pas y en avoir plus en 2013.

Il y a des régularisations, mais il y a aussi des reconduites à la frontière pour les personnes qui n’ont pas vocation à rester en France. Je précise que beaucoup des reconduites à la frontière ont concerné en 2012 des ressortissants européens, notamment bulgares et roumains, qui étaient encouragés à venir en France par un mécanisme pernicieux et contre-productif d’aide au retour. Je l’ai supprimé.

Dans votre dernière circulaire envoyée aux préfets, vous leur recommandez « un maximum d’éloignement ». C’est clair…

Les migrations sont un défi pour notre planète. Elles sont souvent la conséquence de drames ou de la pauvreté. Les personnes qui pensent trouver une meilleure vie au Nord sont mues par une force que rien n’entrave. J’ai pu rencontrer à Calais des Éthiopiens et des Somaliens et j’ai saisi l’ampleur de ces drames. En même temps, un État doit se doter de règles et les appliquer. Et si nous décidions de régulariser tout le monde, cela créerait un appel d’air insoutenable pour notre pays. La fermeté est indispensable.

Il y a eu environ 36 000 expulsions de France en 2012. Est-on sur la même tendance en 2013 ?

Oui, même s’il n’y a pas d’objectif chiffré.

Vous avez parlé de « saturation » pour ce qui est du droit d’asile. Expliquez-vous…

Le droit d’asile est un droit fondamental qui est aujourd’hui détourné par ceux dont on sait parfaitement qu’ils ne fuient pas leur pays pour des raisons politiques ou de sécurité. Lorsque ces personnes sont déboutées, elles entrent dans le cadre de la politique migratoire, et les règles prévues doivent s’appliquer avec fermeté.

Devant la préfecture de Bobigny, en région parisienne, le 23 mai.

© Bruno Levy

Pourquoi avez-vous abrogé la circulaire Guéant restreignant l’entrée en France des étudiants étrangers ?

Cette circulaire était un non-sens qui a nui à l’image de la France. Pourquoi les étudiants marocains ou sénégalais iraient-ils dans d’autres pays européens ou en Amérique du Nord alors qu’il y a tellement de liens avec la France et un système universitaire de qualité ? Nous avons donc publié une nouvelle circulaire et nous menons un travail d’ampleur, qui est loin d’être terminé, sur l’accueil des étudiants en préfecture. De plus, nous voulons instaurer un titre de séjour pluriannuel pour les étudiants, qui les sécurisera dans leur parcours universitaire.

Parlons de l’accueil en préfecture, mais aussi dans les consulats et les ambassades. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les usagers ne perçoivent guère d’amélioration…

Il faut du temps. L’accueil des étrangers dans les préfectures constitue pour moi une priorité. La faute n’est pas celle des agents de préfecture, qui font un travail difficile avec professionnalisme et un grand sens du service public. Ils pâtissent eux aussi de cet accueil dégradé. Vivant à Évry, en face de la préfecture de l’Essonne, j’ai pu constater ces files d’attente où les gens, notamment des mamans avec leurs enfants, stationnent souvent toute la nuit, en étant parfois exploités par des personnes qui font payer leur place dans la file. Nous voulons y mettre un terme.

Sachant qu’il y a 5 millions de passages en préfecture d’étrangers chaque année alors que la France compte moins de 4 millions d’étrangers, nous avons mis en place deux actions : la création d’une mission d’appui pour chaque préfecture, chargée de diagnostiquer les causes des problèmes et de définir des voies d’amélioration, et la carte de séjour pluriannuelle de trois ans, qui sera un élément du désengorgement et permettra un accueil plus digne.

Et en ce qui concerne les visas ?

Avec Laurent Fabius, nous allons, dans quelques jours, envoyer une circulaire aux consulats pour que soit prise toute une série de mesures d’amélioration de l’accueil des demandeurs de visa. Il s’agit de répondre à un constat assez négatif – il ne faut pas se voiler la face – établi par une mission d’inspection que nous avions diligentée, le ministre des Affaires étrangères et moi-même. Par ailleurs, nous allons rénover totalement notre système informatique et veillerons, en dépit d’une période budgétaire difficile, à maintenir un nombre d’agents suffisant.

Autre sujet sensible : le droit de vote des étrangers. C’était une promesse de plus de trente ans de la gauche et l’une des promesses du candidat François Hollande, à laquelle vous avez vous-même souscrit. Puis tout s’est brouillé… Vous avez déclaré que ce n’était pas une « revendication forte de la société française ». Récemment, le président Hollande a affirmé que le projet de loi pourrait être préparé pour après les élections locales de 2014… Pourquoi tous ces atermoiements ?

Le droit de vote des étrangers est un engagement présidentiel. Il faut donc trouver les voies pour le mettre en oeuvre. Reste que le cadre institutionnel s’impose à nous tous. Une telle réforme ne peut être adoptée que de deux manières. La première, c’est par le vote du Congrès, avec une majorité de trois cinquièmes des députés et des sénateurs. Clairement, cette majorité, nous ne l’avons pas aujourd’hui.

Il nous faudrait 30 à 40 députés et sénateurs de droite pour l’approuver. Aucune voix de l’opposition n’a émis l’intention de soutenir ce projet. Ce texte ne peut donc actuellement pas passer.

L’autre possibilité, c’est celle du référendum. Le président de la République considère, à juste titre, que l’on ne peut pas diviser la société française à ce sujet. C’est à lui de choisir les modalités. Il s’est engagé dernièrement à présenter un texte au Parlement après les municipales de 2014. C’est une proposition sans arrière-pensée politique, car l’accusation qui est souvent faite à la gauche, c’est de vouloir gonfler le corps électoral avec de nouveaux électeurs étrangers qui lui seraient acquis…?

Quelle est votre position personnelle sur le sujet ?

Au cours des législatures précédentes, j’ai été le principal orateur du groupe socialiste à l’Assemblée nationale sur des propositions de loi instaurant le droit de vote des résidents étrangers non communautaires. J’ai vu mes parents, espagnols, voter pour la première fois aux élections municipales de 2001. Je trouve assez logique que des Sénégalais, des Maliens, des Marocains ou encore des Algériens qui sont en France depuis longtemps puissent voter à ces élections. C’est un droit qui existe dans d’autres pays européens.

Cependant, je connais le contexte politique dans lequel nous agissons. Dans les enquêtes d’opinion, une majorité de Français est opposée à cette mesure. D’autre part, un débat ou un référendum sur le sujet pourraient effectivement raviver des tensions dans notre société.

Selon moi, l’intégration des étrangers doit se faire avant tout aujourd’hui par le logement, l’emploi, l’école, mais aussi par la naturalisation. Depuis un an, nous avons inversé la courbe du pouvoir précédent, qui, sans loi ni procédures écrites, avait réduit le nombre de naturalisés. Moi, je crois que c’est une fierté de devenir français. Je le suis devenu moi-même. C’est aussi une fierté pour la France d’accueillir de nouveaux Français.

Cela dit, il faut être réaliste : le grand défi de la France dans ce domaine, c’est la citoyenneté. Pourquoi dans nos quartiers populaires autant de jeunes Français ne votent pas ? Parce que leurs parents ne votent pas ? Je ne crois pas. Il y a dans les quartiers une rupture citoyenne. La misère, le chômage, la pauvreté, la violence, la drogue, le désespoir font que beaucoup considèrent que voter ne sert à rien. On ne peut donc pas tout résumer au droit de vote des étrangers.

Au cours de l’entretien avec J.A.

© Vincent Fournier J.A.

Dans votre ville d’Évry, on trouve une cathédrale, une mosquée, un temple, une synagogue, une pagode… C’est cela, la France de la laïcité ?

La laïcité, c’est le respect des cultes, de ceux qui croient comme de ceux qui ne croient pas. La séparation des Églises et de l’État. Mais ce n’est en rien la négation des religions. J’ai une responsabilité majeure qui est d’apaiser et de permettre à la France de faire la démonstration que l’islam est pleinement compatible avec la démocratie, l’égalité homme-femme et la laïcité.

Nous avons voté en 2004 presque à l’unanimité à l’Assemblée nationale une loi interdisant les signes religieux ostentatoires à l’école. Cette loi s’applique, et d’ailleurs plutôt bien. Il y a eu ensuite un débat plus frontal, lancé par des responsables politiques de droite et de gauche, sur l’interdiction de la burqa dans l’espace public. Cette loi a été votée en 2010 par un certain nombre de députés socialistes, dont moi-même.

Cette loi s’applique-t-elle toujours ? Une femme qui se promène aujourd’hui avec un voile intégral risque-t-elle une amende, comme prévu ?

Cette loi s’applique avec le discernement nécessaire. La police et la gendarmerie agissent. Des procès-verbaux sont établis. Cette loi, ce n’est évidemment pas une loi contre l’islam, c’est une loi pour la liberté des femmes. Car la burqa nie la condition et l’émancipation des femmes.

Vous avez qualifié les imams radicaux de prédicateurs de la haine. Vous en avez d’ailleurs expulsé un certain nombre…

Oui, ceux qui ne sont pas français.

Et pour ceux qui sont français ?

C’est plus difficile. Il y a un travail des services de renseignements et un travail avec les responsables du culte musulman afin que ces prédicateurs ne soient pas admis dans les mosquées.

Combien sont-ils exactement, ces imams radicaux ?

Quelques dizaines, pas plus. Mais il n’y a pas de place pour eux dans la République.

Lors de l’inauguration de la mosquée de Strasbourg, vous avez dit, à propos de l’intégrisme : « C’est aujourd’hui dans l’islam qu’il suscite la crainte. » Que dire par exemple des extrémistes des autres religions, comme les intégristes catholiques de Civitas ?

Dans chaque religion, il y a des intégristes. Mais cette crainte existe dans le peuple et il ne faut surtout pas la nier. Il faut combattre aussi tous les amalgames. Quand je vais à une rupture du jeûne ou que j’inaugure des mosquées, c’est bien pour dire que l’islam, deuxième religion de France, y a toute sa place. L’islam de France, tolérant et ouvert, est une chance pour notre pays.

Il faut enfin lutter contre la haine. Lorsqu’il y a dans plusieurs villes une recrudescence des actes contre l’islam, comme une recrudescence des actes antisémites, l’État doit être là pour combattre ces agissements inacceptables.

Vous aviez dit aussi que derrière tout antisioniste se cache un antisémite. C’est effectivement l’opinion et l’analyse de la communauté juive depuis toujours. Vous partagez donc cette analyse ?

Oui. Je connais bien l’attachement à la cause palestinienne chez vos lecteurs mais aussi en France. Nous souhaitons tous qu’un processus de paix aboutisse et que les Palestiniens aient leur État. Mais là encore, nous ne devons pas nier ce qui existe dans un certain nombre de nos quartiers populaires, c’est-à-dire l’exploitation du conflit au Proche-Orient pour propager l’antisémitisme et la haine.

L’antisionisme consiste à contester l’existence même d’un État pour les Juifs. C’est passer de la critique, légitime, de la politique du gouvernement israélien – critique d’ailleurs présente dans la société israélienne elle-même – à un refus d’un droit fondamental pour tout peuple de disposer de lui-même dans des frontières sûres. Voilà pourquoi l’antisionisme a un lien avec l’antisémitisme. Je milite avec la même force pour que les Palestiniens disposent d’un État et pour que l’État juif ne soit pas contesté.

Y a-t-il en Afrique un réseau Valls comme il y a eu un réseau Pasqua et, dans une certaine mesure, un réseau Guéant ?

Non, il n’y en a pas. Pas plus que des conseillers occultes, et sur ce point-là le président de la République est très vigilant.

Quels liens entretenez-vous avec l’Afrique ?

J’ai deux relations avec l’Afrique. La première est très personnelle : le père de ma mère, qui était suisse-italien, a passé une grande partie de sa vie en Afrique, en Sierra Leone. Je m’y suis rendu avant la guerre civile, sur les traces de ce grand-père. Après sa mort, nous avons découvert plus tard qu’il avait un fils là-bas, métis. C’était mon oncle.

La deuxième relation avec l’Afrique, je l’ai eue à travers mon mandat d’élu de banlieue parisienne pendant vingt-cinq ans. Au fond, l’Afrique et le Maghreb, je les ai surtout connus là, à travers cette relation particulière avec les gens. Et puis il y a la relation personnelle, amicale, affectueuse, intellectuelle, qui existe à travers la ville d’Évry, sa population d’origine africaine et les jumelages avec Kayes, au Mali, ou Dakar et Nouakchott. L’Afrique, que j’aime et que je connais, est un continent merveilleux par sa richesse humaine et par son génie.

Vous avez une cote de popularité bien plus forte que celles du Premier ministre et du président. Qu’en dites-vous ?

Les enquêtes d’opinion ne peuvent être qu’un encouragement à poursuivre la mission que m’a confiée le président de la République. Mais je connais leur fragilité aussi. Elles m’incitent donc surtout à garder les pieds sur terre et à être modeste.

Et puis j’ai la conviction que la réussite prend du temps et ne peut être que collective. Je vois par ailleurs dans le soutien que m’accordent les Français une forme de cohérence. Ce que je disais avant, ce que j’ai fait avant, comme maire et député, n’est pas en rupture avec ce que je mets en oeuvre en tant que ministre de l’Intérieur.

Quand The Economist vous qualifie de « Socialist Sarkozy », qu’est-ce que cela vous fait ?

Ce sont de vieilles idées. Cela vient aussi de ceux qui, à droite, n’acceptent pas qu’un homme de gauche s’occupe de sujets qui seraient l’apanage de la droite. L’ordre républicain, l’autorité, la sécurité, la gestion intelligente des flux migratoires, c’est pourtant de gauche. La gauche devrait être laxiste, régulariser tout le monde, ne pas regarder la société telle qu’elle est ? Non. Certains voudraient réduire le débat à une opposition entre la droite autoritaire et la gauche laxiste. Eh bien moi, je refuse et je casse ce schéma dépassé ! C’est pour cela, entre autres, qu’aujourd’hui et à ce stade je suis populaire.

Dans les portraits qui vous sont consacrés, on lit souvent les mots : « tranchant », « ambitieux », « fait de la politique pour commander », « narcissique »… Vous vous y reconnaissez ?

Ambitieux, oui. Vous avez déjà vu des responsables politiques ne pas être ambitieux ? Tranchant, dans le sens où je décide, oui. Narcissique ? Pas trop, non. Au contraire, on me dit parfois réservé. J’écoute, j’apprends tous les jours, surtout des gens que je rencontre.

Vous avez été naturalisé à l’âge de 20 ans. Pourquoi avez-vous fait ce choix ? Y a-t-il eu un débat ?

Il y a eu débat en mon for intérieur, bien sûr. Ma soeur, qui est née en France, contrairement à moi, a fait le choix inverse, celui de partir vivre à Barcelone. Mon père, décédé il y a quelques années, savait ce qu’il devait à la France, qui l’avait accueilli comme artiste peintre. Je savais moi aussi ce que je devais à ma famille, très modeste sur le plan financier, très riche sur le plan intellectuel, et ce que je devais à l’école de la République. À un moment donné, il m’est apparu comme une évidence que ma vie se ferait dans ce pays que j’aimais par-dessus tout. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir une triple culture. Je parle catalan et castillan avec ma famille paternelle et italien avec la famille de ma mère. À l’époque, on ne pouvait pas être binational. J’ai donc fait le choix d’être français.

Avant vos 20 ans, vous étiez un étranger en France. L’avez-vous ressenti ?

Je me suis rendu compte que je n’étais pas français quand, à l’âge de 16 ans, j’ai dû demander une carte de séjour de deux ans. L’entretien dans un commissariat et la longue quête de cette carte de séjour à la préfecture, ce ne furent pas les moments les plus agréables de ma vie.

Si vous deviez, en un mot, qualifier quelques-uns des ministres de l’Intérieur qui vous ont précédé. Joseph Fouché ?

Cruel.

Georges Clemenceau ?

Républicain.

Jules Moch ?

Injustement critiqué.

François Mitterrand ?

Ce ne fut pas sa meilleure période…

Gaston Defferre ?

Un grand réformateur, avec notamment les lois de décentralisation.

Jean-Pierre Chevènement ?

Je l’aime beaucoup, nous sommes amis. Il a un grand sens de l’État.

Nicolas Sarkozy ?

En 2002, il a compris que la question de la sécurité était au coeur des préoccupations de la société française. Il a donné alors le sentiment de traiter ce problème. En cela, il reste aux yeux de l’opinion un ministre de l’Intérieur qui a compté. Dix ans après, je constate surtout les dégâts de sa politique, notamment l’abandon de la police de proximité dans les banlieues.

Vous savez que beaucoup vous comparent à lui ?

Être comparé à un ancien président de la République ou à un ancien ministre de l’Intérieur, ce n’est pas infamant. À condition que cette comparaison soit faite dans le cadre d’un débat ouvert et tolérant. S’il s’agit seulement de mettre des étiquettes, je ne vois pas très bien de quoi il en retourne.

Vous avez un rapport très privilégié avec le chiffre 2. On vous l’a déjà dit ?

Non.

Vous êtes né en 1962, naturalisé en 1982, élu député de l’Essonne en 2002, nommé ministre de l’Intérieur en 2012. Que se passera-t-il en 2022 (date de la fin du second mandat de François Hollande, si ce dernier est réélu en 2017) ?

[Éclat de rire.] Nous nous retrouverons à ce moment-là ! 

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Propos recueillis par François Soudan et Haby Niakaté

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