Fermer

Chine : à Baidaoping, on rase même les montagnes

Écrit par Sébastien Le Belzic, à Pékin

Ici, une ville nouvelle de plusieurs centaines de milliers d'habitants. © AFP

Près de Lanzhou, dans le Gansu (Nord-Ouest), sept cents collines sont en cours d'arasement. Elles laisseront bientôt la place à... une forêt de gratte-ciel.

À Baidaoping, à 80 km de Lanzhou, sur le fleuve Jaune, le ballet des camions-bennes et des bulldozers est incessant. Jour et nuit, des centaines d’engins s’emploient à raser sept cents montagnes et collines couvrant une superficie de 1 300 km2. Douze fois la taille de Paris ! Coût de ce chantier pharaonique : plus de 2,5 milliards d’euros. « Les collines étaient désertiques, se défend Kuang Ruijing, porte-parole du promoteur. Nous n’abîmons pas l’environnement, au contraire ! »

Chaque jour, 100 000 m3 de terre sont déplacés. Les montagnes de loess, une roche sédimentaire très fertile, sont décapitées, puis peu à peu arasées. La terre sert à combler les vallées alentour. Les protecteurs de l’environnement s’inquiètent, mais aucun n’ose publiquement s’opposer au projet. Il y aurait pourtant de quoi.

En 2011, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a décerné à Lanzhou (3,6 millions d’habitants) le titre de ville la plus polluée de Chine. Au-delà, dans toute la province du Gansu (nord-ouest du pays), les fabriques de fertilisants, les hauts-fourneaux et les usines chimiques travaillant pour l’industrie textile rejettent quotidiennement dans l’air, les sols et l’eau des millions de tonnes de polluants. La cité et ses environs risquent de devenir le tombeau de la biodiversité, déjà mise à mal par l’érosion des sols.

Exode rural

« Les ressources en eau de la région sont très limitées. Seront-elles suffisantes pour alimenter une ville nouvelle ? » s’interroge l’universitaire Wang Naiang. Apparemment, personne en haut lieu ne partage cette inquiétude. Sur le modèle de Baidaoping, une quinzaine de villes nouvelles sont en construction pour servir de réceptacle à l’exode rural. L’urgence est de stimuler le marché intérieur en développant les régions les moins riches et en évitant l’afflux de migrants sur la côte orientale surpeuplée.

Dans la province du Shaanxi, Yan’an constitue un autre exemple de cette folie destructrice. En moins d’un an, trente-trois collines ont été rasées pour laisser place à une ville nouvelle de 200 000 habitants. Des immeubles ont été construits à la hâte sur un sol à peine stabilisé. En privé, un ingénieur se montre conscient des risques d’érosion, mais, prudent, se garde bien d’afficher publiquement ses inquiétudes. Le gouvernement affirme avoir dépêché sur place une trentaine d’experts pour étudier la faisabilité du projet. Mais les rapports n’ont jamais été rendus publics.

Car ces travaux d’Hercule dissimulent une affaire très lucrative. Une fois les montagnes rasées, plus de 8 milliards d’euros seront investis à Baidaoping pour construire des immeubles, des écoles, des routes et même un parc à thème. C’est China Pacific Construction Group, l’une des plus importantes entreprises de travaux publics du pays, qui est le maître d’oeuvre de l’opération. Le groupe est dirigé par Yan Jiehe (52 ans), un ancien enseignant devenu milliardaire que l’on surnomme souvent le Donald Trump chinois. Ses relations politiques sont nombreuses et très haut placées. Jusqu’au sommet de l’État.

Très fier de ses projets, le Parti communiste prétend rendre vie à une très vieille légende du temps de la Chine impériale, selon laquelle un vieux paysan du nom de Yu Gong était parvenu, au prix d’intenses efforts, à déplacer deux montagnes qui bloquaient l’accès à sa maison. Aujourd’hui, la Chine capitaliste ne se contente plus de déplacer les montagnes. Elle les rase.

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici