Sassou, Mandela et les larmes de Miriam

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Conversation avec Denis Sassou Nguesso, une tiède soirée de cette mi-juin, au palais présidentiel du Plateau, à Brazzaville. Loin des tensions régionales et des tumultes locaux, le président congolais a tenu à me parler d’un homme qu’il est le seul, parmi ses pairs d’Afrique francophone, à connaître vraiment : Nelson Mandela. Jusqu’au coeur de la nuit d’encre, avec une émotion palpable, DSN égrène ses souvenirs où les larmes se mêlent aux fous rires. 11 février 1990 : c’est au-dessus de l’océan, à bord de l’avion d’Air Afrique qui l’emmène à New York, qu’il apprend de la bouche du pilote la libération de Madiba. « J’ai tenu un meeting avec tous les passagers, et nous avons bu tout le champagne disponible », se rappelle-t-il. Un an plus tard, Mandela rend visite à Sassou à Brazzaville. Le premier négocie pied à pied la mort de l’apartheid avec Frederik de Klerk, le second perçoit déjà la bourrasque d’une conférence nationale qui finira par l’emporter. Tous deux s’offrent un triomphe romain sur les avenues de la capitale à bord d’une limousine décapotable, avant de gagner la résidence du Plateau pour une soirée intime. On chante, on danse au son d’un orchestre, on boit, et malgré ses 72 ans le héros des townships n’est pas le dernier à se déhancher. Assise un peu à l’écart, une femme le dévore des yeux et pleure toutes les larmes de son corps. Miriam Makeba, Mama Africa, se noie dans le bonheur. Le lendemain, celui qui est encore chef d’État et celui qui ne l’est pas encore ont un long entretien. Mandela remercie son hôte pour son militantisme à la tête de l’OUA et pour son rôle déterminant dans l’indépendance de la Namibie – Brazzaville ayant abrité l’essentiel des négociations quadripartites. Puis il formule une requête : les combattants de l’ANC qui rentrent d’exil sont une bombe à retardement pour le processus de réconciliation sud-africain. Il lui faut de l’argent pour les réinsérer dans la vie civile. Or ce qui reste du pouvoir pâle refuse tout financement. Aussitôt, DSN fait débloquer les fonds nécessaires. Cela, ni lui ni Mandela ne l’ont jamais révélé. Mais il fallait sans doute que ce soit su.

L’histoire de Sassou et de Mandela ne s’arrête pas là. Fin 1996, celui qui est alors l’ex-président congolais dans sa traversée du désert rend visite à son ami dans sa résidence du Cap. Avec, à son tour, une demande à présenter : que, du haut de son autorité morale, l’icône sud-africaine écrive une lettre à Pascal Lissouba, le chef de l’État congolais, afin de lui enjoindre d’organiser des élections « free and fair », faute de quoi le pays pourrait entrer dans une guerre civile. Mandela s’exécutera, mais, comme on le sait, ce message, dont DSN conserve toujours précieusement copie, ne servira à rien. Depuis, les deux hommes ne se sont longuement revus qu’à une seule reprise, en 1999, lors de la passation de pouvoirs avec Thabo Mbeki. Ils se sont parlé au téléphone, et Winnie Mandela est devenue une proche du couple Sassou Nguesso. Mais alors que le vieux lutteur s’éteint doucement, mon interlocuteur de ce soir n’a oublié ni les larmes de Miriam ni cette phrase de Mandela qui lui revint en mémoire un jour de 1997, quand des obus s’abattirent sur sa villa de Mpila : « Le courage n’est pas l’absence de peur, c’est le triomphe sur la peur. »