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Cet article est issu du dossier «Aimé Césaire : retour sur un siècle de lumières»

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Politique

Aimé Césaire et le communisme : indépendant, toujours

Le député communiste soutenant ses collègues malgaches emprisonnés (1947). © AFP

Après dix années d'engagement, Césaire claque avec fracas la porte du PCF faute d'avoir trouvé la voie d'un « communisme nègre ».

Il fut communiste à sa manière. Un engagement mâtiné d’idéalisme, de surréalisme, de négritude et d’humanisme. Pour Aimé Césaire, l’engagement au Parti communiste français (PCF) ne fut qu’une escale à une époque de sa vie où le jeune professeur sorti de l’École normale supérieure s’élançait vers une carrière politique en Martinique qui allait durer plus d’un demi-siècle.

Mais ce fut surtout une rupture retentissante, qui vit le poète adresser en 1956 sa lettre de démission à Maurice Thorez après en avoir adressé une copie à l’hebdomadaire France Observateur (lire ci-dessous). Dans ce texte cinglant, l’auteur du Discours sur le colonialisme fait le constat d’un hiatus qui continue, en France, à hanter la « gauche de la gauche », comme l’illustrent les déclarations récentes de Jean-Luc Mélenchon, qualifiant la lutte algérienne pour l’indépendance de « guerre civile » et la repentance postcoloniale de « belle perte de temps ».

La lutte des peuples coloniaux contre le colonialisme (…) est beaucoup plus complexe (…) que la lutte de l’ouvrier français contre le capitalisme français

« En tout cas, écrit Césaire dans cette missive, il est constant que notre lutte, la lutte des peuples coloniaux contre le colonialisme, la lutte des peuples de couleur contre le racisme est beaucoup plus complexe – que dis-je, d’une tout autre nature – que la lutte de l’ouvrier français contre le capitalisme français et ne saurait en aucune manière être considérée comme une partie, un fragment de cette lutte. »

La rupture de Césaire avec le PCF résulte d’une quadruple déception. Celle du poète insoumis, compagnon de route des surréalistes depuis les années 1930, qui se trouve confronté, au lendemain de la Libération, à l’avènement de la doctrine Jdanov, qui encadre strictement les productions littéraires et artistiques.

S’ensuit un tiraillement de plus en plus aigu entre sa démarche poétique sans concession et l’exaltation toute stalinienne d’un « réalisme socialiste » où le poète n’est plus qu’un docile commissaire politique. Pour Césaire, l’antagonisme entre André Breton et Louis Aragon en sera le révélateur.

Le premier, dont il est proche, est partisan d’une liberté artistique totale. Quant au second, avec qui il entretiendra une relation plus que distante, il incarne à ses yeux la soumission aux canons esthétiques définis par le parti, mais aussi l’avidité d’influence et de pouvoir d’« un grand bourgeois, un homme de droite ».

Décalage

Tel un métis nourri d’enracinements disparates, parfois antagonistes, Césaire se retrouve écartelé entre une culture de l’insoumission et celle du dogmatisme communiste. Il restera fidèle à ses influences surréalistes et pamphlétaires tout en adoptant, à l’occasion, des postures d’apparatchik. Dans une dédicace à Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, il rend hommage au « magnifique conducteur du prolétariat ».

Il y avait « eux » et il y avait « nous ». C’était leur droit, ils étaient français ; mais je me sentais nègre

Et en 1953, à la mort du Petit Père des peuples, Césaire publie depuis Moscou un texte louant « l’oeuvre grandiose » de Staline. Malgré ces signes ponctuels d’allégeance, sa désillusion ira s’accentuant face à un parti devenu totalitaire. En février 1956, lorsque le « rapport Khrouchtchev » révèle les crimes de Staline, Césaire, lucide, perçoit « l’immense décalage » entre « communisme rêvé » et « communisme réel ».

Mais le PCF s’arc-boute sur le déni, ne proposant aux partisans d’une « autocritique probe » qu’« entêtement dans l’erreur ; persévérance dans le mensonge ; absurde prétention de ne s’être jamais trompé ». C’est la seconde raison qui le conduira à claquer la porte d’un parti qui « se contemple lui-même et se dit satisfait ».

Sa troisième déception sera enfantée par un profond sentiment d’humiliation. Communiste martiniquais, Césaire est, dit-il, soumis à un « double sectarisme ». Comme il le confie à l’historienne Françoise Vergès en 2005 : « Il y avait « eux » et il y avait « nous ». C’était leur droit, ils étaient français ; mais je me sentais nègre, et ils ne pouvaient pas me comprendre pleinement. » Pour le maire de Fort-de-France, il est vain d’attendre que « le salut » vienne du « dehors ». Le peuple martiniquais doit « déterminer sa propre voie et inventer ses propres solutions ».

« Sale guerre »

Enfin, et surtout, il y a la blessure coloniale. En mars 1956, les députés communistes ont voté les pleins pouvoirs à Guy Mollet, qui a accentué la « sale guerre » menée par la France en Algérie. Césaire en tire les conséquences sans pour autant s’en montrer surpris puisque, à ses yeux, « Staline est bel et bien celui qui a réintroduit dans la pensée socialiste la notion de peuples « avancés » et de peuples « attardés ». Et s’il parle du devoir du peuple avancé (en l’espèce les Grands Russes) d’aider les peuples arriérés à rattraper leur retard, je ne sache pas que le paternalisme colonialiste proclame une autre prétention ». Pour celui qui a juré de faire de « [sa] bouche […] la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, [de sa] voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir », le pacte est rompu. C’est désormais sous l’étendard du Parti progressiste martiniquais que sa carrière politique se poursuivra.


Lettre à Maurice Thorez, d’Aimé Césaire, 24 octobre 1956

« Un fait à mes yeux capital est celui-ci : que nous, hommes de couleur, […] avons, dans notre conscience, pris possession de tout le champ de notre singularité […]. Singularité de notre « situation » dans le monde qui ne se confond avec aucune autre. Singularité de nos problèmes qui ne se ramènent à nul autre problème. Singularité de notre histoire, coupée de terribles avatars qui n’appartien­nent qu’à elle. […] Dans ces situations, on comprend que nous ne puissions donner à personne délégation pour penser pour nous […]. Mais je dis […] qu’il n’y aura jamais de communisme africain, malgache ou antillais, parce que le Parti communiste français pense ses devoirs avec les peuples coloniaux en termes de magistère à exercer, et que l’anticolonialisme même des communistes français porte encore les stigmates de ce colonialisme qu’il combat. »

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