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L’art a un prix ? Chut !

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Responsable des pages Culture & Médias de l'hebdomadaire, elle est également l'auteure de l'ouvrage "Philosophies africaines", publié aux éditions Présence africaine.

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Séverine Kodjo-Grandvaux. © Vincent Fournier pour J.A.

Un record pour une oeuvre d’art baga (Guinée) : plus de 2,3 millions d’euros. Le 19 juin, les organisateurs de la vente aux enchères « Art africain et océanien & collection Jolika » (Christie’s) avaient le sourire. Le majestueux serpent « bansonyi » de près de 2 m de hauteur est parti pour le double de son estimation. Peu avant, une statuette dogon kambarie évaluée entre 30 000 et 50 000 euros a trouvé acquéreur pour plus de 600 000 euros. Et que dire de la figure de faîtage cérémonielle biwat (Papouasie-Nouvelle-Guinée) qui, avec 2,5 millions d’euros, a atteint des sommes jusque-là inégalées pour l’art océanien. De quoi donner le tournis…

Les arts traditionnels sont à la mode. Les ventes se multiplient et les riches collectionneurs – occidentaux pour la plupart – s’en donnent à coeur joie. Si vous n’avez pas la chance de posséder un héritage bien – ou mal – acquis ni d’avoir fait fortune dans les affaires, comme l’on dit pudiquement, vous devrez vous contenter d’aller errer parmi les collections exposées dans les musées – occidentaux, là encore. Pas si mal, me direz-vous, quand on a la chance d’habiter Paris et de pouvoir se rendre au quai Branly. Écrin de luxe voulu par le président Chirac et inauguré en 2006, le musée des Arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques (c’est son nom !) possède des pièces tout à fait exceptionnelles et organise bien souvent d’attrayantes expositions.

La dernière en date n’échappe pas à la règle. Les oeuvres présentées sont remarquables de beauté. Et – risquez-vous de me faire remarquer après le succès de la vente Christie’s – valent aujourd’hui une fortune. L’argent ! Il n’y a que ça qui vous intéresse… Parlons-en ! Le sujet s’y prête puisqu’il est question de Charles Ratton, expert, marchand et collectionneur notamment d’art traditionnel africain. De ce proche des surréalistes et de la revue Présence africaine, né en 1897 et mort en 1986, l’on apprendra son rôle majeur dans la diffusion de l’art dit alors primitif. Lui qui n’a jamais foulé le sol africain a cherché, nous explique-t-on, à imposer un regard nouveau sur cet art, privilégiant une dimension esthétique (ce qui ne l’a pas empêché de rabattre le sexe en érection d’une statue d’un guerrier pour ne pas offenser les esprits puritains de l’époque !). Mais d’argent, finalement, il ne sera pas question, ou si peu. Car, nous a répondu Maureen Murphy, conseillère scientifique de la manifestation, il est « difficile de connaître la valeur des oeuvres de Ratton, car il avait des carnets de comptes codés ».

Allons donc !

Au final, le musée du quai Branly propose une rétrospective consacrée à un marchand… dont l’activité marchande demeurerait secrète. Cela ne rassurera pas ceux qui s’inquiétaient déjà d’une certaine proximité qu’entretient l’établissement avec le marché de l’art. Comme, par exemple, lorsque la marchande d’art Hélène Leloup a vendu pour le musée (grâce au mécénat d’un assureur) une statue djennenkée pour la modique somme de 4 millions d’euros. Cette pièce était le clou de l’exposition « Dogon », dont la commissaire n’était autre qu’Hélène Leloup… J’allais oublier : lors de la vente Christie’s, une magnifique tête de reliquaire fang a été adjugée à 337 000 euros. Devinez à qui elle a appartenu ? À un certain Charles Ratton ! 

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