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Quand la parole est d’or

par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Pendant de longues décennies, le versant incestueux de la relation franco-africaine a eu l´odeur des mallettes en cuir et la couleur des billets qu´elles contenaient. C´était direct, discret, mais à la merci du bavardage intempestif d´intermédiaires frustrés, qu´ils fussent avocats ou simples chauffeurs. Puis est venu le temps des rétrocommissions et des factures fictives, les secondes servant à blanchir les premières : tel homme politique corse admirateur de Napoléon (comme tout le monde en Corse) et son réseau de fieffés margoulins nichés dans les casinos du continent en abusèrent tant et si bien qu´il fallut passer à autre chose. Au tournant du siècle, le flux d´argent venu du Sud prit donc la direction des paradis fiscaux, via une raffinerie complexe de sociétés offshore. On était loin des porteurs de valises de papa qui suaient à grosses gouttes quand il leur fallait passer devant les douaniers, et le système fonctionna à merveille pour le plus grand profit de quelques candidats à l´Élysée, avant que Tracfin, une demi-douzaine de juges et des conventions internationales de plus en plus sévères ne viennent jouer les trouble-fête.

Et pourtant, l´Afrique reste une inépuisable bonne fille pour les politiciens français. En témoigne la mode des conférences rémunérées dans lesquelles se recyclent nombre d´anciens ministres, de droite ou de gauche, et qui ont pour cadre Libreville, Brazzaville, Abidjan, Yaoundé, Dakar, Rabat. Pour 5 000 à 30 000 euros la prestation, billet d´avion et frais d´hôtel en sus, il est loisible de s´offrir Rocard ou Villepin, Raffarin ou Védrine, Copé ou Kouchner, Attali ou Fillon, Allègre ou Madelin. Certes, rien de scandaleux à cela puisqu´on imagine que toutes ces rémunérations – bien modestes au demeurant si on les compare aux factures présentées par un Clinton, un Blair, un Sarkozy ou même un Kofi Annan – sont scrupuleusement déclarées au fisc, mais un simple doute sur le rapport qualité-prix. La production de nos « experts », quand elle est délivrée dans les forums africains, est souvent affligeante d´improvisation et de généralités, sauf quand il s´agit de rendre un hommage appuyé à l´hôte de la soirée.

Gênante, donc, cette intrusion par la petite porte d´un néocolonialisme intellectuel tarifé, surtout quand on sait que les cadres africains de valeur ne manquent pas, capables de disserter avec infiniment plus de sérieux sur des sujets que eux connaissent. Moins gênante cependant que le dernier avatar pour ex-politiciens en quête d´eldorados nauséeux. À Bangui, capitale fantôme d´un État failli, se sont succédé ces dernières semaines Claude Guéant et Jean-Christophe Mitterrand. En attendant, dit-on, Dominique Strauss-Kahn.

« Il n’y a rien de plus propice à la signature des contrats qu’un gouvernement de transition dans un pays à la dérive », confiait, cynique, un homme d’affaires européen très investi dans la région, « le tout est d’avoir de bons avocats qui vous ficellent le paquet afin de vous protéger des retours de bâton ». Fermez le ban.

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