Bénin : Docteur Boni & Mister Yayi

Boni Yayi affirme qu'il va quitter le pouvoir en 2016. © JIM WATSON / AFP

Dans les chancelleries, on regarde Thomas Boyi Yayi comme une espèce d'ovni. Un président-pasteur insaisissable, bien plus malin qu'il n'y paraît. Aujourd'hui, il jure, une bible à la main, de quitter le pouvoir en 2016. Ses pairs s'agacent, ses opposants doutent. Mais aucun ne commet plus l'erreur de le sous-estimer.

Cotonou serait-elle la Babylone du golfe de Guinée ? À en juger par le nombre d’églises, de temples, de hangars à prière ou de simples parcelles à ciel ouvert dédiées au culte de l’Éternel, on se demande quels péchés les Béninois ont bien pu commettre pour mériter une telle densité de lieux où les âmes viennent se racheter de leurs turpitudes. À chaque coin de rue ou presque flotte une parabole biblique : celles du veau d’or et des deux maîtres que l’on ne peut servir à la fois, celles de la paille et de la poutre, de l’aveugle qui guide l’aveugle, celle du chameau pour lequel il est plus facile de passer par le chas d’une aiguille que pour un politicien local d’être honnête et, par-dessus tout, cette citation de l’Ecclésiaste extraordinairement adaptée au marigot cotonois : ce qui est tordu ne peut être droit.

Vouloir être le pasteur de cette assemblée capharnaüm où le troupeau piaille de mille voix discordantes est une gageure. Le président Thomas Boni Yayi, 61 ans, a beau être un évangélique fervent pour qui la Bible n’a plus de secrets, son ministère ces temps-ci prend parfois des allures de chemin de croix. Il y a d’abord les "mercredis rouges" : depuis la mi-juillet, chaque troisième jour de la semaine, des centaines et parfois des milliers d’habitants de Cotonou se rassemblent, arborant tee-shirts, casquettes ou pagnes écarlates, afin de protester contre tout ce qui ne va pas au Bénin. Autant dire que le champ est vaste. Issu de la société civile, le mouvement a été vite rejoint – certains diront récupéré – par les syndicats et les partis d’opposition. Inutile de préciser qu’il s’est trouvé, en la personne du pasteur suprême, un bouc émissaire idéal.

Il y a aussi les remugles empoisonnés de l’incroyable affaire Patrice Talon, du nom de cet homme d’affaires hier tout-puissant et aujourd’hui exilé en France, dont Cotonou exige l’extradition pour complot d’assassinat contre la personne du chef de l’État. La prochaine étape de ce feuilleton, qui serait abracadabrantesque s’il n’était béninois, donc bien réel, est proche : le 18 septembre, la cour d’appel de Paris devrait rendre son arrêt concernant la demande formulée par la justice béninoise de lui livrer l’ancien roi du coton (lequel a été placé sous contrôle judiciaire), à moins qu’elle ne renvoie, une nouvelle fois, sa décision.

Jamais depuis son entrée au palais de la Marina, il y a sept ans, Thomas Boni Yayi n’avait connu pareille contestation.

Il y a enfin le projet très controversé de révision de la Constitution de 1990 lancé par Boni Yayi lui-même, principale source de mobilisation des mercredis rouges et qui vient de donner lieu à un échange pour le moins aigre entre le président et la Conférence épiscopale du Bénin. Une proposition apparemment anodine, voire salubre, mais jugée perverse par l’opposition, laquelle y voit une tentative maligne du détenteur de l’exécutif pour pouvoir se représenter à l’issue de son actuel et dernier mandat, en 2016.

Le mois de septembre, au cours duquel les députés béninois réunis en plénière devraient examiner ce projet de loi, s’annonce donc particulièrement tendu. Jamais depuis son entrée au palais de la Marina, il y a sept ans, Thomas Boni Yayi n’avait connu pareille contestation, alors même qu’il jure n’avoir aucune intention de se succéder à lui-même.

À Paris, où l’on suit avec attention les aléas de la vie politique dans ce laboratoire de l’alternance pacifique en Afrique francophone, comme dans la région, où ses collègues ont toujours regardé ce président-pasteur comme une sorte d’ovni, Boni Yayi intrigue. Qui est cet homme étrange, atypique, insaisissable, élu puis réélu démocratiquement sur la foi d’un slogan basique – "Ça va changer !" – et qui promettait de faire du Bénin, cet État-entrepôt au carrefour de tous les trafics et d’une grande richesse culturelle, "un Hong Kong africain" ? Quelle foi anime ce personnage à qui de hautes pommettes et des yeux légèrement bridés donnent un visage de bonze encombré d’un long corps, souvent contraint de se courber devant ses pairs, mais dont il ne faudrait pas prendre la déférence pour de la soumission, qui peut se montrer bonhomme, généreux mais aussi dur, tranchant, ingrat, rancunier, et que ses adversaires ont longtemps commis l’erreur de sous-estimer ? Docteur Boni ou Mister Yayi ? Voici quelques clés de l’énigme…

Prêcheur

Thomas Boni Yayi, on l’aura compris, est un chrétien évangélique du genre fervent. Né dans une famille musulmane du Nord, mais converti au pentecôtisme à l’époque où il dirigeait la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) à Lomé, il a toujours une bible à portée de main. Sa foi, sincère, est exclusive de toute autre appartenance – à la franc-maçonnerie, par exemple. On le voit régulièrement à l’église des Assemblées de Dieu du quartier de Gbèdjromédé, à Cotonou, où il prononce des sermons sur des sujets divers. En cette année 2013, les fidèles ont pu l’écouter disserter sur le rôle de la femme dans l’Église ou exprimer son ardent souhait d’aller évangéliser le monde une fois achevé son sacerdoce présidentiel.

Dans son entourage, la filière des "frères en Christ", dont la figure de proue est le ministre de la Justice, Valentin Djenontin, bien que moins prégnante ces derniers temps, se porte toujours bien. Certains y adhèrent par conviction, d’autres par simple opportunisme. Il n’est pas rare d’entendre des conseillers ponctuer les phrases du président d’un "amen" sonore. "Le chef n’est pas dupe", assure un familier du Palais. Pour le reste, ce docteur en économie sorti de Dauphine, qui invoque Dieu à chaque discours et organise volontiers des séances de culte à domicile, est bien obligé de tenir compte des réalités de l’occultisme, du vaudou et des divinités qui peuplent la nuit béninoise. Contre les çakatu, ces mauvais sorts qui faillirent terrasser Nicéphore Soglo il y a vingt ans, il n’y a pas, jure-t-il, de meilleure protection que la Bible…

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Des rapports complexes avec sa famille

Après la religion, c’est le second pilier de la maison Yayi. La première dame, Chantal, née de Souza, issue d’une grande famille de Ouidah aux origines portugaises, est réputée discrète et d’influence relative. Son frère aîné, Marcel de Souza, actuel ministre du Développement, est une vieille connaissance de Boni Yayi, et c’est d’ailleurs par son intermédiaire que le couple s’est rencontré. Trois des enfants du président sont présents au palais de la Marina, où ils jouent un rôle non négligeable. Nasser, économiste formé aux États-Unis, est le secrétaire permanent du Conseil présidentiel de l’investissement. Chaabi s’occupe de communication et de politique intérieure. Rachelle gère l’agenda personnel et professionnel de son père.

Les rapports qu’entretient Thomas Boni Yayi avec le reste de sa famille sont complexes et parfois tout droit sortis de la série Dallas. Il n’a pas hésité à faire incarcérer des parents et même l’un de ses frères compromis dans le scandale ICC Services (une escroquerie à 100 milliards de F CFA, en 2010). L’une de ses nièces, dont il était très proche, Zouberath, aurait été une complice directe de l’empoisonneur présumé Patrice Talon. Une sorte de marquise de Brinvilliers sous les cocotiers. On imagine l’ambiance…

La famille au sens extensif – c’est-à-dire ­l’ethnie d’origine du chef – peut-elle être considérée comme un centre de pouvoir à part entière ? Certainement moins qu’ailleurs, même si le facteur communautaire a toujours existé au Bénin. Avec ou sans l’aval du président, que nul ne songerait à qualifier de tribaliste primaire, un réseau, peut-être un lobby nago, s’est constitué.

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Son chef de file a longtemps été l’universitaire Amos Elègbè, conseiller aux affaires politiques, qui, après avoir été l’un des adversaires de Boni Yayi, s’est rallié à lui en 2006. Dans la calebasse de celui que ses nombreux ennemis qualifient de Raspoutine et de mauvais génie : une connaissance sans égale du maquis politique béninois, acquise dans l’ombre de Nicéphore Soglo et de Mathieu Kérékou. "Il est de ceux qui ont contribué à enfermer le président dans un cercle de méfiance, assure un proche de ce dernier. Il lui parle en nago, recrute du personnel nago au Palais et son intelligence n’a pas toujours été utilisée à bon escient. Heureusement, il est de moins en moins consulté." À temps sans doute pour éviter une dérive clanique du pouvoir…

Boni Yayi et son épouse, Chantal, née de Souza. Elle a peu d’influence
mais son frère est au gouvernement. © AHMED OUOBA / AFP

Pingre ou économe ?

Thomas Boni Yayi n’est pas un homme d’argent. D’origine modeste, peu dépensier et peu distributeur, si on le compare à beaucoup de ses pairs, il n’a guère le goût du luxe. Sa résidence du quartier populaire de Cadjehoun, où il vit toujours, a été achetée avant son accession au pouvoir. Depuis, il a acquis une parcelle mitoyenne et s’est fait construire une annexe où il reçoit ses visiteurs du soir, se fait masser par des Chinois et regarde la télévision en buvant de la bière locale. Sur le portail vert (la couleur de son parti), Boni Yayi a fait apposer un bas-relief représentant un cauri, symbole de la richesse chez les Nagos.

À Tchaourou, son village natal, la villa qu’il a fait bâtir il y a une vingtaine d’années et réaménager en 2007 est, elle aussi, du genre sobre : "champion" ou "le turbo", comme l’appellent ses militants, n’a rien d’un flambeur. "Lorsqu’il doit donner, c’est rarement plus de 2 millions de CFA", se lamente un député qui le juge "pingre", alors qu’un autre assure qu’il est capable de donner "beaucoup plus" s’il y voit un intérêt politique précis.

Reste que, s’il n’est pas lui-même vénal, croire que le président maîtrise les tentations en la matière d’une partie de son entourage serait faire preuve d’angélisme. Même s’il figure dans le top 13 du dernier indice Mo Ibrahim pour la qualité de sa gouvernance, le Bénin demeure un pays où le multipartisme est symbole de multiclientélisme, et où des secteurs entiers de l’État et de la société – en particulier la magistrature, mais aussi les médias et la police – sont gangrenés par la corruption. Un poison dont l’odeur se respire jusque dans certains bureaux de la Marina.

Rigueur et méthodes

Longtemps, ce banquier encore très marqué par les habitudes du village a eu du mal à organiser son travail. Peu à peu, une certaine rigueur s’est instillée alors que s’effaçait le Boni première époque, à qui il arrivait de se rendre au Palais en moto-taxi ou de faire son jogging dans les rues de Cotonou.

De la méthode, donc, mais pas trop. Thomas Boni Yayi reste un homme imprévisible qui retire sa confiance aussi rapidement qu’il l’accorde, qui supporte mal la contradiction et dont les audiences sont à horaires élastiques. Disons que ce grand bavard n’a rien de japonais. Parfois colérique, il sait pourtant faire preuve de patience et de sens de l’écoute quand il estime que son interlocuteur en vaut la peine. Ses journées au bureau s’articulent selon un classique 10 heures-14 heures, 16 heures-22 heures, et les soirées de celui qui fut longtemps un grand séducteur se sont faites bien plus sages.

Il est vrai que deux éléments clés sont venus calmer ses ardeurs de jeune homme. La nécessité de s’économiser tout d’abord, lui qui souffre de migraines, surveille sa prostate et soigne un vieux fond d’épilepsie. La nécessité de se protéger ensuite. Aléatoire jusqu’à il y a peu – il suffisait de franchir les portiques de détection désespérément muets du Palais pour s’en apercevoir – et composée d’éléments à la loyauté parfois monnayable, sa sécurité rapprochée est en voie de professionnalisation. Selon des sources françaises, des discussions seraient en cours avec des spécialistes privés sud-africains pour la renforcer.

L’affaire Talon

Parler de talon d’Achille est une facilité, mais c’est aussi une réalité. Le conflit qui, depuis un an, tient en haleine et en otage le paysage politico-judiciaire béninois a transformé un président qui, depuis, se sait et se sent vulnérable. Aux côtés de l’inusable Albert Tévoédjrè, du Dr Kessilé Tchala (ex-ministre de la Santé) et de Kogui N’Douro (ex-ministre de la Défense), l’homme d’affaires Patrice Talon est l’un de ceux qui sont allés chercher Thomas Boni Yayi sur la planète banque, avant de propulser ce candidat alors peu connu et sans parti jusqu’au sommet de l’État. Avec, en ce qui le concerne, un plus de taille : il a été l’un de ses principaux bailleurs de fonds, tant à l’élection présidentielle de 2006 qu’à celle de 2011.

Un Talon chevalier de la démocratie contre un Yayi saisi par le démon de l’autocratie, ou un président saisi d’effroi à la vue des appétits prévaricateurs de son ex-mécène ?

Comme Louis XIV découvrant avec stupeur l’étendue de la fortune de son surintendant Nicolas Fouquet lors des somptueuses fêtes du château de Vaux, Boni Yayi se serait inquiété de la puissance qu’était en passe d’acquérir Patrice Talon lorsque ce dernier, après avoir pris en main la filière coton, s’est installé via le programme de vérification des importations au coeur de la deuxième mamelle de l’économie béninoise : le port de Cotonou. C’est tout du moins l’une des versions. L’autre, celles des proches de Talon, étant que ce dernier aurait dit au président, peu avant sa réélection en 2011 : "Je te finance, mais c’est la dernière fois. Si tu veux modifier la Constitution pour te représenter, je serai contre toi." Un Talon chevalier de la démocratie versus un Yayi saisi par le démon de l’autocratie, ou un président aussi naïf qu’honnête, saisi d’effroi à la vue des appétits prévaricateurs de son ex-mécène ? Entre ces deux fables, un fleuve de peur et de haine.

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Car l’affaire, on le sait, s’est emballée. Fuite de Talon par la brousse en septembre 2012. Lancement de procédures judiciaires à son encontre pour vol, escroquerie et détournement. Tentative d’empoisonnement du chef de l’État attribuée à l’homme d’affaires en octobre suivant. Arrestations du médecin personnel, de la gouvernante, du principal garde du corps puis de l’ancien chef de l’escorte du président pour complicité. Coup d’État déjoué en février 2013… C’est "psychose à Cotonou", un vrai SAS, avec ce qu’il faut de traîtres, de femmes vénales, de fioles de poison et même de drones tueurs, destinés à abattre l’avion présidentiel.

Incroyable, peut-être vraie, impossible pour l’instant à trancher sur le fond, cette histoire a incontestablement contribué à la crispation de Thomas Boni Yayi. Il est vrai que la fortune personnelle de Talon, qui circule dans Paris en Jaguar avec protection privée et reçoit volontiers dans les salons du George V, lui permet bien des audaces dans la lutte fratricide qui l’oppose au chef de l’État. Sans réduire le mouvement des mercredis rouges à sa seule personne, il est évident qu’il le soutient, ne serait-ce que par l’entremise de l’un de ses avocats, le juriste Joseph Djogbénou, qui en est l’un des principaux animateurs. Nul n’ignore par ailleurs que le "réseau Talon" irrigue la justice, les syndicats, les partis d’opposition et les médias béninois. Des journaux comme La Nouvelle Tribune ou Le Matinal, entre autres, ne peuvent manifestement rien lui refuser.

Même s’il se dit "au-dessus de tout cela", Thomas Boni Yayi a fini par intégrer le facteur Talon comme un élément parmi d’autres de ses rapports avec ses pairs. Il sait ainsi gré à François Hollande, dont il fut le premier hôte subsaharien à l’Élysée en mai 2012, d’avoir fait procéder au rappel définitif à Paris de l’ambassadeur de France à Cotonou Jean-Paul Monchau, auquel il était reproché de bloquer la transmission à la justice française de certaines pièces clés de la procédure pour tentative d’empoisonnement engagée contre l’homme d’affaires.

À l’inverse, c’est parce qu’il les croit, à tort ou à raison, enclins (eux ou leurs entourages) à accorder une oreille complaisante à Patrice Talon que Boni Yayi a tendance à se méfier de Blaise Compaoré, d’Alassane Ouattara et même d’Abdou Diouf. Et cela même s’il est suffisamment maître de lui pour n’en rien laisser paraître. Ses "grands frères", le président béninois va les chercher ailleurs. Plus précisément à Brazzaville et à Malabo, où Denis Sassou Nguesso et Teodoro Obiang Nguema ne cachent pas l’affection qu’il a su leur inspirer.

Boni Yayi, président sortant et candidat, parle aux médias après avoir voté,
le 13 mars 2011. © PIUS UTOMI EKPEI/AFP

Révision de la Constitution : briguer un nouveau mandat en 2016 ?

Le décret no 2013-255 du 6 juin 2013 portant révision de la Constitution de la République du Bénin, signé du "Dr Boni Yayi", pierre angulaire de la contestation actuelle, et qui doit être examiné courant septembre à l’Assemblée, est-il liberticide ? À première lecture, c’est tout le contraire, puisqu’il prétend consolider l’État de droit et la démocratie béninoise par des dispositions, telles que l’imprescriptibilité des crimes économiques, que ne renierait aucun législateur scandinave. Il est même, sous certains aspects, franchement novateur. Ainsi, au premier paragraphe du préambule, Boni Yayi propose d’ajouter "l’opposition fondamentale à tout régime politique fondé sur l’achat de conscience, l’exclusion et la transmission héréditaire du pouvoir". Explication de texte fournie par le président dans son exposé des motifs : "Il est de plus en plus remarqué en Afrique subsaharienne et ailleurs que, après le décès suite à de longs règnes à la tête des États, les fils de certains chefs d’État ou hommes politiques utilisent les prescriptions constitutionnelles pour remplacer leurs pères à la tête des mêmes États par le truchement de parodies d’élections." Ali Bongo Ondimba, Faure Gnassingbé et même l’ami Teodoro Obiang Nguema, que cette tentation dynastique tenaille, apprécieront…

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Pourquoi donc cette levée de boucliers ? Parce que ses opposants soupçonnent le président de vouloir, par le biais de cette réforme de la Constitution, faire basculer le Bénin dans une nouvelle République, laquelle, en remettant à zéro les compteurs de la limitation des mandats, l’autoriserait à se présenter de nouveau en 2016. Un vrai procès d’intention, puisque aucune déclaration publique de l’intéressé ne confirme pareil objectif, mais qui se nourrit d’un océan de rumeurs et de soupçons, terreau d’une vie politique locale décidément bien délétère. "Boni Yayi ne touche pas à l’article 42 limitant à deux le nombre de mandats de cinq ans. Kérékou a essayé dans le passé et il a vite reculé. Il cherche à le contourner pour régner dix ans de plus", assure une personnalité engagée dans le mouvement des mercredis rouges.

"C’est tout de même incroyable, soupire un proche du Palais. Le président a juré au pape, à Obama, à Sarkozy, à Hollande, aux médias et à la terre entière qu’il ne se représenterait pas en 2016. Que faut-il de plus ?" Il l’a juré à ses pairs africains aussi, lesquels ne lui demandaient rien. Certains en ont d’ailleurs conçu un certain agacement, au point de lui demander de mettre une sourdine à ses protestations de bonne foi, potentiellement contagieuses. Énarque et ancien haut fonctionnaire de l’administration française, le nouvel ambassadeur du Bénin à Paris, Jules-Armand Aniambossou, le répète à tous les interlocuteurs : "N’ayez aucun doute, le président Boni Yayi quittera le palais de la Marina le 6 avril 2016 au soir."

D’ailleurs, et même si nul ne parviendra à convaincre 9 millions de Béninois que leur président est dénué de toute arrière-pensée coupable, sa succession est d’ores et déjà à l’ordre du jour. Radio-trottoir et radio-couloir, sa consoeur cravatée, bruissent des noms des candidats d’ores et déjà en lice : Abdoulaye Bio-Tchané bien sûr, qui fut en 2011 l’un des principaux concurrents de Boni Yayi ; Pascal Koupaki, son Premier ministre jusqu’au 8 août dernier, qui ne cache gère ses ambitions ; Issifou Kogui N’Douro, géographe passé par l’Organisation internationale de la francophonie, ancien responsable de la Défense lui aussi limogé il y a un mois ; l’actuel ministre des Affaires étrangères, Nassirou Bako, sans oublier Marcel de Souza, le beau-frère… Le marigot des prétendants est encore loin d’être plein.

Thomas Boni Yayi, lui, ne s’est pas désigné de dauphin. Prudence élémentaire, de la part d’un homme soucieux de garder les mains libres pour les trente mois qui le séparent de la cérémonie des adieux ? Attitude suspecte et démonstration par le vide qu’il n’a pas tout à fait renoncé à l’option rempilage ? "Il n’y a aucune raison, aucun indice qui permet de croire que le président Boni Yayi va s’accrocher au pouvoir, confie un diplomate au fait des affaires béninoises au Quai d’Orsay, à Paris. Il est très soucieux de l’image qu’il laissera à la postérité et il a des projets personnels pour sa vie d’après. Bref, il est différent des autres." Un ovni, en quelque sorte, et qui aurait lu, dans la Bible cette sentence pleine de sagesse : "Prends soin de ton nom car il te restera plus longtemps que tout l’or du monde."

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par François Soudan, avec Fiacre Vidjingninou, à Cotonou