Sénégal : Aminata Touré, forte tête

À Dakar, en février. Elle est la deuxième femme à prendre la tête du gouvernement au Sénégal. © Sylvain Cherkaoui pour J.A.

Le procès de Hissène Habré, c'est en partie grâce à elle. Même chose pour la traque des biens mal acquis. Nommée Premier ministre le 1er septembre, Aminata Touré est passée des bras du trotskisme à ceux du libéralisme façon Macky Sall, sans rien renier de ses idéaux. Portrait.

Elle, une "dame de fer" ? La presse, qui abuse du cliché, en a décidé ainsi, mais c’est presque lui faire injure. Quand la propagande soviétique utilisait pour la première fois ce terme à propos de feu Margaret Thatcher, Aminata Touré n’avait que 14 ans, mais depuis Kaolack, où elle a passé une partie de son adolescence, nul doute qu’elle vomissait déjà la ligne économique libérale dont la Britannique était à l’époque le héraut naissant.

Quatorze ans. L’âge des premiers émois et, pour celle que les Sénégalais surnomment Mimi, des premiers flirts avec le trotskisme. Un ami de son père (médecin) et de sa mère (sage-femme), qui fréquentait alors de manière occasionnelle la maison familiale, se souvient d’une fille déjà "très politisée, brillante et aux idées claires".

Après Abdoul Mbaye, le banquier sans aspérités qu’il avait nommé en avril 2012 et qu’il a démis le 1er septembre, le président Macky Sall a donc choisi, pour occuper la primature, un profil diamétralement opposé. Une femme de caractère, que la polémique n’effraie pas et "qui ne fait pas dans les rondeurs", selon l’expression de l’une de ses connaissances.

Aminata Touré, 50 ans, trois enfants et deux divorces, n’est pas vraiment ce que l’on appelle une pasionaria : trop rigoureuse pour faire preuve de populisme quand le besoin s’en fait sentir, trop méthodique pour tomber dans le piège de la simplification. Ceux qui l’ont croisée chez Macky Sall, juste après l’annonce de sa victoire en avril 2012, se souviennent d’une femme à la fois distante et chaleureuse, souriante et mesurée, qui, par sa simple présence, imposait la retenue.

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Les droits de l’homme comme engagement

Elle est de ceux, plutôt rares ces temps-ci, pour qui les idées ne sont pas une posture ni les valeurs une variante. Certes, Trotsky ne fait plus partie de son vocabulaire. Elle admet elle-même qu’"avec l’âge, on devient conservateur". Certes, elle est aujourd’hui la première collaboratrice d’un président qui revendique son appartenance à la famille libérale, et son féminisme viscéral semble s’être éteint au moment de composer son gouvernement (sur trente-deux membres, on compte seulement cinq femmes). Mais les droits de l’homme continuent de représenter l’alpha et l’oméga de son engagement.

Le quatorzième Premier ministre du Sénégal indépendant (la deuxième femme après Mame Madior Boye, qui régenta le Building administratif durant dix-neuf mois en 2001 et 2002) n’est pas du genre à renier ses idéaux, et encore moins à se laisser marcher sur les pieds. Les Sénégalais l’ont découvert après sa nomination au ministère de la Justice en avril 2012, au lendemain de l’alternance.

Quand, il y a sept mois, la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) remet en question les procédures engagées par la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei), et notamment l’interdiction de sortie du territoire infligée à plusieurs ténors de l’ancienne majorité, elle ne plie pas. Au lieu de faire amende honorable, elle exige de l’administration que cette interdiction prenne rapidement une forme légale, et elle réaffirme sans prendre de gants la souveraineté de son pays en matière de justice.

La seule ministre qui a eu des résultats

Et quand, en mai 2013, Amnesty International publie un rapport accablant qui ne correspond pas à l’idée qu’elle se fait de la situation des droits de l’homme au Sénégal, elle s’en offusque, dénonce "l’amalgame" dont aurait fait preuve son auteur, Seydi Gassama, et écrit à l’ONG pour s’en plaindre. Aujourd’hui, le même Gassama ne lui en tient pas rigueur : "En dépit de nos divergences, les actes qu’elle a posés me semblent importants. De tous les ministres, c’est la seule qui peut se targuer d’avoir obtenu des résultats."

Les poursuites contre Hissène Habré ? C’est elle. Bien sûr, c’est le président qui lui a demandé de relancer une procédure qui traînait en longueur et qui avait fini par entacher la réputation de Dakar. "Mais sans son abnégation, nous ne serions pas allés aussi vite", indique un membre des Chambres africaines extraordinaires, qui ont vu le jour cinq mois après l’arrivée de Touré à la Justice, et qui ont pour mission de juger les crimes commis sous la férule de l’ancien dictateur tchadien. "Elle a fait preuve d’une grande détermination, se réjouit Reed Brody, l’homme qui suit le dossier pour l’ONG Human Rights Watch (HRW). C’est une vraie militante, qui allie l’élégance sénégalaise à l’efficacité américaine. Elle a ses convictions, sans se réfugier derrière la langue de bois."

Brody est sous le charme. On le serait à moins : "Dans l’affaire Habré, on a immédiatement senti la différence. Auparavant, les gens du ministère de la Justice étaient très méfiants quand ils me voyaient arriver, ils semblaient maudire ma venue. Elle a eu les moyens de faire avancer le dossier et a tout de suite pris contact avec l’Union africaine." Elle a aussi fait jouer les réseaux qu’elle s’est constitués entre 1995 et 2012, lorsqu’elle officiait en tant qu’experte des Nations unies au Burkina et en Côte d’Ivoire, puis à New York, quand elle a pris la tête du département droits humains du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP).

Touré a également joué un rôle majeur dans la traque aux biens mal acquis lancée au lendemain de la victoire de Sall. Là encore, il s’agissait d’une directive du président. Mais elle est allée plus loin. Qui aurait parié, en avril 2012, que Karim Wade serait arrêté un an plus tard, et que nombre d’autres "intouchables" seraient condamnés à attendre le jour où les limiers viendraient les cueillir dans leur villa afin qu’ils s’expliquent sur leur fortune ? Qui aurait pensé que Touré irait jusqu’à laisser la justice poursuivre son ex-époux, le père de sa première fille qui suit des études à l’université Yale, Oumar Sarr (aujourd’hui coordinateur du parti d’Abdoulaye Wade) ? "Lorsqu’on administre la justice, on le fait avec froideur. Parfois aussi avec déchirement", confiait-elle à J.A. l’année dernière.   

Bye-bye Youssou

Dix-sept mois et puis s’en va. Youssou Ndour, le roi du mbalax, n’est plus membre du gouvernement. Même s’il poursuivra sa collaboration avec Macky Sall en tant que ministre-conseiller à la présidence, "You" retrouvera avec plaisir ses premières amours : la scène, qu’il a très peu fréquentée lorsqu’il était ministre, et avec elle un peu de liberté. Constat d’échec ? Oui et non. "Il n’était pas fait pour ce rôle, il n’était pas dans son élément", admet un proche. Lors du dernier remaniement, il avait déjà perdu la Culture (son dada) et n’avait conservé que le Tourisme, où son bilan est très maigre.


Youssou Ndour quitte le gouvernement après 17 mois. © Youri Lenquette

Des procédures pas toujours respectées

Ce n’est pas tout. En l’espace de dix-sept mois, Touré a mis en prison plus de policiers et de gendarmes accusés de violences que jamais auparavant. Elle a résisté aux pressions des confréries lorsque le puissant marabout Cheikh Béthio Thioune a été placé sous mandat de dépôt en 2012. Elle a enfin lancé une réforme du code pénal qui prévoit de rendre inéligibles pendant dix ans les personnes condamnées pour détournement de deniers publics. "La bonne gouvernance est un préalable à toute politique de développement efficace", a coutume de dire celle qui a divulgué son patrimoine (estimé à 777 millions de F CFA, soit 1,185 million d’euros) sans y être obligée lors de sa nomination au sein du gouvernement.

"Elle veut toujours obtenir des résultats, elle est très exigeante", souligne un ami. Quitte, parfois, à flirter avec la ligne rouge. Dans la traque aux biens mal acquis, la procédure n’a pas toujours été exemplaire, et la médiatisation à outrance des gardes à vue a réduit à néant la présomption d’innocence. Certains magistrats s’en sont émus. Sur le cas Habré aussi, elle est allée vite en besogne – trop vite, jugent les partisans du Tchadien, qui dénoncent une procédure irrespectueuse des droits de la défense. Et lorsque, en mai dernier, elle invite la presse à assister à la remise d’un chèque à son collègue du Budget (1 milliard de F CFA recouvré dans le cadre de cette même traque), certains ministres y voient une soif de reconnaissance suspecte. "Elle outrepasse ses fonctions, elle se prend pour le PM !" se désole l’un d’eux. Ce "PM" venu de la société civile, qu’elle n’a jamais apprécié et à qui elle ne s’est jamais vraiment soumise.

Elle pouvait se le permettre. En dépit du fait qu’elle est l’une des rares à lui dire ce qu’elle pense, Aminata Touré a la confiance du président. C’est pour cela qu’il l’a choisie, pour sa popularité également, mais aussi en réponse à un calcul politicien : à l’approche des élections locales, il lui fallait un lieutenant plus politique que Mbaye.

Leur première rencontre remonte au milieu des années 1980 et a pour théâtre la clandestinité imposée aux mouvances gauchistes. Elle est furtive : Macky, alors étudiant, milite à And-Jëf (Parti africain pour la démocratie et le socialisme) de Landing Savané, avant de rallier le Parti démocratique sénégalais (PDS) d’Abdoulaye Wade. "Mimi", elle, a rejoint la Ligue communiste des travailleurs, qui fusionnera bientôt avec le Mouvement pour le socialisme et l’unité de Mamadou Dia. Elle est déjà considérée comme "une grande puissance intellectuelle", et c’est pour cela que Savané fera d’elle sa directrice de campagne lors de la présidentielle de 1993.

Encore une gauchiste ?

Puis ils se retrouvent à la fin des années 1990, quand le PDS, dont Sall est devenu un cadre, se rapproche des mouvements d’extrême gauche pour faire tomber le Parti socialiste. "C’est là qu’ils ont vraiment travaillé ensemble, indique un proche du président. Depuis, ils ne se sont jamais perdus de vue malgré l’exil américain de "Mimi"." Quand, en 2011, Sall cherche des cadres pour l’aider à conquérir le pouvoir, il se tourne vers sa cadette d’un an. Elle accepte, prend une disponibilité et devient sa directrice de cabinet. "C’est elle qui a coordonné sa campagne. Elle a aussi participé à la rédaction du programme de Macky", précise la même source.

Avant son retour au pays, les gauchistes pensaient qu’elle était toujours des leurs, mais ils ne furent pas surpris pour autant. "Au Sénégal, cela fait longtemps que l’idéologie ne compte plus. À l’APR [Alliance pour la République] comme au PDS, beaucoup viennent de chez nous", remarque Landing Savané. À un ami militant qui s’étonnait, quelques mois avant l’élection, de la croiser dans le salon de Macky Sall, elle avait rétorqué, avec ce demi-sourire qui laisse perplexe ses interlocuteurs : "Les trotskistes ont une grande capacité d’adaptation."

Séparation à l’amiable

"Ce n’est pas un divorce", assure un ami commun de Macky Sall et d’Abdoul Mbaye. Si le président s’est séparé de son Premier ministre, ce n’est pas parce qu’il n’en était pas content, indique notre source. Certes, Mbaye a commis des erreurs de communication. Son équipe a été passive sur certains dossiers, et son nom pourrait être cité lors du futur procès de Hissène Habré (en tant que banquier, il eut à encaisser une partie des fonds du Tchadien en 1990). À ce titre, il était la cible privilégiée de l’opposition. Mais "Macky estime qu’il a fait un travail immense". Entre les deux, le contrat était clair : le PM savait qu’il était là pour une période transitoire. Nommé en avril 2012 pour rassurer les bailleurs de fonds et les alliés politiques, Mbaye n’était identifié à aucun parti et ne correspond plus à la priorité du moment : les élections municipales qui approchent (premier semestre 2014). "Dans cette perspective, il fallait un Premier ministre plus politique, prêt à aller au charbon", indique un collaborateur du président.

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