Piraterie : Afweyne et l’appel de Hollywood

Capitaine Phillips, de Paul Greengrass (sortie le 20 novembre). © DR

Chef de pirates somaliens, Afweyne pensait devenir un héros de cinéma. Las, le producteur du film n'était autre que la police belge...

Si la vanité est un trait de caractère des grandes figures – réelles et imaginaires – de la piraterie, alors il n’y a aucun doute : Afweyne ("grande gueule") est l’une d’elles. C’est d’ailleurs ce qui l’a fait tomber. Quand il a posé le pied en Belgique le 12 octobre, Mohamed Abdi Hassan de son vrai nom (photo), considéré comme l’un des principaux parrains de la piraterie dans le golfe d’Aden, croyait qu’il allait devenir un héros de cinéma. Un film, lui avait-on fait croire, devait retracer sa vie de pirate alors que, à l’âge de 60 ans, il venait d’annoncer sa retraite pour début 2014. Un de ses hommes de confiance, Mohamed Aden, alias Tiiceey, avait été sollicité pour jouer le rôle de conseiller, contrat en bonne et due forme et salaire à la clé. C’est dans cette alléchante perspective que les deux hommes ont pris l’avion pour Bruxelles.

Mais le projet de film était un leurre monté par les unités spéciales de la police belge. Afweyne, "très méfiant, voyageait peu", a expliqué le procureur chargé de l’affaire, et il était inconcevable pour les autorités belges d’aller le chercher dans le guêpier somalien. "Le plan consistait à l’approcher par l’intermédiaire de son complice Tiiceey, à qui il faisait confiance." Grave erreur…

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À leur descente d’avion, ils ont été cueillis par la police, incarcérés et mis en examen pour détournement, prise d’otages et participation à une organisation criminelle. Ils sont soupçonnés notamment d’avoir détourné un dragueur belge en 2009, dont l’équipage avait été libéré après soixante et onze jours de détention et contre le versement d’une rançon de 2 millions d’euros.

Bien qu’il n’ait probablement jamais participé à un abordage de sa vie, le Somalien est considéré par l’Organisation des Nations unies (ONU) comme "l’un des dirigeants les plus notoires et les plus influents" du gang de pirates qui sévit depuis les ports de Hobyo et de Harardere, dans la région centrale du Mudug, depuis plusieurs années. Son parcours illustre les hauts et les bas de la piraterie au large des côtes somaliennes, mais aussi ses connexions avec les autorités du pays.

Lors de l’annonce de sa retraite en présence des autorités locales, Afweyne avait parlé de ses actes de flibusterie comme d’"une mesure d’autodéfense" contre les nombreuses agressions dont étaient victimes les habitants de la côte somalienne. C’est un fait : la piraterie est apparue dans la région à la fin des années 1990 en réaction au pillage des ressources halieutiques par des chalutiers européens ou asiatiques, et au déversement, par d’autres navires étrangers, de substances nocives (y compris des résidus nucléaires). En 2005, l’ONU estimait que faire passer par-dessus bord une tonne de déchets au large de la Corne de l’Afrique coûtait 2,50 dollars (1,82 euro), soit cent fois moins que de les traiter dans un port européen…

Des groupes mafieux bien organisés

La résistance des petits pêcheurs s’est muée en un business hiérarchisé tenu par des groupes mafieux extrêmement bien organisés et faisant vivre de nombreuses personnes. Une économie reposant sur l’enlèvement opportuniste et souvent sans ciblage préalable des navires croisant dans le golfe d’Aden, ne s’intéressant ni aux cargaisons ni à son exploitation commerciale, mais seulement à l’argent que peut rapporter la rançon des otages.

Aux "petites mains de la flibuste", pour la plupart des pêcheurs ou de simples chômeurs attirés par la promesse d’un salaire, qui prennent la mer et tous les risques pour arraisonner les navires, viennent se greffer des hommes d’affaires ou des trafiquants qui financent les "coups", négocient les rançons et en retirent l’essentiel du bénéfice, explique l’ancien agent des services de renseignements militaires Jean-Jacques Cécile dans Pirates en eaux somaliennes (Nouveau Monde Éditions, 2010). C’est "le haut du panier" qui n’a finalement pas grand-chose à voir avec la piraterie en tant que telle, mais dont l’émergence accélère la professionnalisation des écumeurs, qui sortent de plus en plus loin et s’attaquent à de plus en plus gros.

Barbe parfaitement taillée et costards impeccables, Afweyne est de ceux-là. Après avoir trempé dans le trafic d’armes en provenance d’Érythrée au profit du seigneur de guerre Hussein Aidid, cet ancien fonctionnaire aurait été selon l’ONU l’"un des fondateurs du réseau de pirates au centre de la Somalie". Il aurait joué un rôle de premier plan dans les opérations d’envergure effectuées au départ de Harardere et de Hobyo entre 2004 et 2007, avant de prendre du recul… et de céder à son fils, Abdiqadir, la direction des opérations.

De juteuses rançons

Le duo aurait participé au détournement de pas moins de sept navires pour la seule année 2009. En 2008 déjà, il avait gagné une certaine renommée en dirigeant deux des captures les plus spectaculaires de la piraterie moderne : le Faina, un cargo ukrainien chargé d’armes, de milliers de munitions et de trente-trois chars d’assaut, et, deux mois plus tard, le Sirius Star, un superpétrolier saoudien qui transportait deux millions de barils de brut (estimés à 100 millions de dollars). Ces deux bâtiments avaient été libérés après le versement de juteuses rançons. De quoi amasser un joli trésor, qu’Afweyne aurait fait fructifier en investissant dans le marché du qat et en se rapprochant du gouvernement de transition (lequel lui a fourni un passeport diplomatique).

Avait-il senti le vent tourner ? Sa retraite anticipée coïncide avec le déclin de la piraterie dans la région. Après avoir culminé entre 2009 et 2011 (plus de 200 incidents par an, des centaines d’otages), les attaques sont en baisse constante depuis deux ans, et les arraisonnements plus rares, notamment grâce à la multiplication des vaisseaux de guerre dans la zone. Mais le flair d’Afweyne a visiblement des failles quand on lui parle cinéma. Il faut tout de même lui reconnaître que son histoire ferait un sacré film. 

Pavillon noir et salles obscures

Sur les écrans le 20 novembre en France, la superproduction hollywoodienne Capitaine Phillips, signée Paul Greengrass (Vol 93, la série Jason Bourne…), avec Tom Hanks dans le rôle-titre, raconte l’attaque du MV Maersk Alabama, en avril 2009, par des pirates somaliens. Et l’intervention militaire subséquente des États-Unis : porte-avions, hélicoptères et croiseur contre barque et kalachnikovs ! Malgré une musique pesante, le talent de Tom Hanks, associé à celui de Barkhad Abdi, ajoute une touche d’humanité à un scénario cousu de fil blanc. Un an plus tôt, il y avait eu le plus intimiste Hijacking, du Danois Tobias Lindholm. Et preuve que la piraterie en Somalie inspire le cinéma, la société Galatée Films du Français Jacques Perrin recherche actuellement le réalisateur qui permette de trouver les financements nécessaires pour boucler le budget de son long-métrage, dont le scénario sera signé Laurent Gaudé (La Mort du roi Tsongor) et Christophe Cheysson. "Notre projet s’intéressera plus au point de vue somalien, et on espère apporter une vraie réflexion sur la dimension politique et humaine du sujet", confie ce dernier.