Mauritanie : le grand test des législatives

Le 30 septembre, Mohamed Ould Maham (à g.) de l'UPR et Mohamed Ould Maouloud de la COD. © AMI

Après deux années de blocage, les élections législatives et municipales doivent enfin se tenir, les 23 novembre et 4 décembre. Premières et dernières consultations avant la présidentielle prévue en 2014. Et l'heure du bilan pour le président Mohamed Ould Abdelaziz.

À Nouakchott, les pluies ont cessé. La ville, comme engourdie par les inondations, s’éveille. Un calme apparent qui ne laisse rien soupçonner de l’agitation qui règne dans les coulisses des partis politiques. En ce mois de novembre, la Mauritanie prépare ses élections législatives et municipales, reportées sine die depuis novembre 2011. L’Assemblée nationale et les conseils municipaux n’ont pas été renouvelés depuis fin 2006, soit deux ans avant le coup d’État de l’actuel président, Mohamed Ould Abdelaziz. Mais cette fois les dates sont fixées : le premier tour aura lieu le 23 novembre et le second le 4 décembre.

À une semaine des scrutins, les tensions sont vives. La Coordination de l’opposition démocratique (COD), présidée par Ahmed Ould Daddah, l’avait annoncé en juillet et s’en est tenue à sa décision : dix de ses onze partis boycotteront le scrutin. Un véritable test pour la COD, qui, depuis 2011, réclame le départ d’"Aziz". Sans surprise, seuls les islamistes modérés de Tawassoul, présidés par Jemil Ould Mansour, ont rompu le pacte et participeront aux élections. Toujours du côté de l’opposition, la Convention pour l’alternance pacifique (CAP, 4 partis), emmenée par le leader de l’Alliance populaire progressiste (APP) et président de l’Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir, a choisi elle aussi de se confronter aux électeurs.

Boycott des scrutins à venir

Ces scrutins législatif et municipal tant attendus cristallisent les dissensions de la classe politique. Depuis l’élection d’Aziz en juillet 2009, le dialogue est rompu entre le pouvoir et les partis de la COD, qui ne lui ont jamais pardonné son péché originel : le renversement de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, premier président civil du pays depuis Moktar Ould Daddah. Alors que ces partis avaient refusé de prendre part au dialogue national en 2011, l’espoir était mince de les voir accepter de transiger lors des négociations organisées par le pouvoir à la fin du mois de septembre dernier.

Représentée par Mohamed Ould Maouloud, le président de l’Union des forces de progrès (UFP), la COD a cependant accepté de s’asseoir à la même table que le gouvernement, dont la délégation était dirigée par Mohamed Yahya Ould Horma, le ministre de la Communication et des Relations avec le Parlement. Objectif : trouver un terrain d’entente avant les élections. Après seulement trois jours, les discussions ont tourné court. Faute d’accord sur le report des élections qu’elle réclamait, la COD a quitté la table et dix des onze partis qui la composent ont réitéré leur décision de boycotter les scrutins à venir.

L’Union pour la République (UPR, au pouvoir) est le seul parti à avoir déposé des listes et inscrit des candidats dans toutes les circonscriptions, suivi de près, en nombre de listes et de candidats, par Tawassoul et l’APP. Ils ont donc toute latitude pour briguer les 147 sièges à pourvoir à l’Assemblée nationale… Et pour mettre sur le banc de touche la COD, qui prend le risque de se marginaliser dans la vie politique du pays.

Chaque citoyen doit prouver sa "mauritanité"

Si la Commission nationale indépendante a annoncé que 1,25 million d’électeurs sont appelés aux urnes, le recensement continue de susciter la polémique. Lancé au début du mois de mai 2011, il vise à doter le pays d’un état civil fiable et biométrique. Chaque citoyen doit se déplacer, à ses frais, dans l’un des 54 centres implantés à travers le pays, afin de prouver sa "mauritanité". Une opération d’enrôlement jugée "raciste" par les Négro-Mauritaniens, lesquels, en plus de subir des "questions humiliantes", rencontreraient beaucoup de difficultés à s’enrôler (à être recensés), à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Selon les derniers chiffres de l’Agence nationale du registre des populations et des titres sécurisés, publiés dans le quotidien gouvernemental Horizons, plus de 2,7 millions de citoyens ont été enregistrés. Un chiffre bien supérieur à la réalité selon le collectif Touche pas à ma nationalité (TPMN), créé en 2011. "Les agents se basent sur le recensement national de 1998, mais il était déjà faussé, assure Abdoul Birane Wane, leader de TPMN. Nous estimons que 15 % à 20 % des Négro-Mauritaniens ne pourront pas voter." Sans compter que dans les centres d’enrôlement de Nouakchott, l’attente est longue et la colère gronde. On redoute de ne pas être enregistré à temps et de ne pouvoir glisser son bulletin dans l’urne. Une source de trouble pour Aziz, plus d’un an après la fin officielle du retour des Négro-Mauritaniens expulsés entre 1989 et 1991… et moins d’un an avant la fin de son mandat.

Les scrutins en chiffres

1,25 million d’électeurs inscrits

71 partis et coalitions participent aux scrutins

Pour les législatives, 440 candidats se présentent (428 pour des partis politiques et 12 pour des coalitions), pour 147 sièges à pourvoir (contre 95 lors de la précédente législature), dont 20 sièges réservés aux femmes

Pour les municipales, qui concernent 218 communes, l’Union pour la République (UPR) a déposé 218 listes, contre 155 pour le parti Tawassoul et 150 pour l’Alliance populaire progressiste (APP), 103 pour El Wiam (de l’ancien ministre des Finances Boidjel Ould Homoid) et 95 pour le parti Sursaut de la jeunesse

Le fossé entre riches et pauvres en cesse de se creuser

Car au-delà des législatives et des municipales, chacun a le regard tourné vers 2014. Une année décisive. L’heure du bilan pour Mohamed Ould Abdelaziz, qui s’est fait élire comme "président des pauvres". Il affirme qu’il a rempli son contrat en ce qui concerne la sécurité, que de nombreux chantiers ont été engagés pour relancer l’économie et transformer le pays. Reste que nombre d’entre eux semblent inachevés : niveau de vie, taux de chômage, esclavage… En matière de sécurité du territoire, l’État est parvenu à mettre fin aux zones de non-droit. Il a aussi immédiatement redéployé son armée à la frontière avec le Mali au lendemain du déclenchement de l’opération Serval et a consenti à ce que la Mauritanie participe, avec 1 800 hommes, à la force des Nations unies au Mali, la Minusma, à la condition que ses troupes restent dans la zone frontalière entre les deux pays. 

Sur le plan intérieur, les indicateurs macroéconomiques sont au vert. Cependant, la croissance ne profite pas encore au commun des Mauritaniens. Le pays émarge au 155e rang sur 187 pays classés dans le rapport 2013 sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). L’esclavage persiste. Le fossé entre riches et pauvres ne cesse de se creuser. Les jeunes se sentent laissés pour compte. Malgré le programme d’urgence Emel ("Espoir", en hassania), lancé en janvier 2012 par le gouvernement, pour plus de 113 millions d’euros, afin d’apporter une aide alimentaire à quelque 110 000 ménages et assister le secteur pastoral, Aziz ne semble pas encore avoir réussi à faire renaître ­l’espérance.

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