Taiwan : bye-bye Africa…

Par Jeune Afrique

Yahya Jammeh et Simon Shen-yeaw Ko, vice ministre taiwanais des Affaires étrangères. © Rebecca Blackwell/Sipa ; Pichi Chuang/Reuters

Longtemps, Taipei a noyé le continent sous une pluie de dollars et de projets mirifiques pour se faire reconnaître comme le seul représentant légitime de la Chine en lieu et place de Pékin. Mais peu à peu, ses alliés chèrement acquis ont fait défection. Dernier en date : la Gambie, le 14 novembre.

Plus qu’un simple revers diplomatique, la décision de la Gambie de Yaya Jammeh, le 14 novembre, de rompre toute relation officielle avec Taiwan marque la fin d’une époque. Signe évident de ce changement d’ère, les deux diplomates dépêchés par Taipei pour sauver in extremis les liens noués dix-huit ans plus tôt avec l’un de ses derniers alliés en Afrique de l’Ouest ont trouvé porte close au State House, la présidence gambienne.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, l’ancienne Formose disposait d’un vaste réseau diplomatique en Afrique subsaharienne. Pas moins de treize alliés, de l’Afrique du Sud au Tchad en passant par le Liberia, le Niger et le Lesotho ; du Burkina Faso au Swaziland en passant par la Guinée-Bissau et le Sénégal ; de la Gambie à São Tomé e Príncipe en passant par la Centrafrique et le Malawi… À l’apogée de ces relations, le président taïwanais s’offrait régulièrement un périple dans plusieurs États africains. On lui déroulait le tapis rouge, il était accueilli par des groupes de danse et des fanfares militaires…

Coup de pouce de plusieurs dizaine de millions de dollars

L’influence diplomatique de Taiwan en Afrique était si grande qu’en 2003 des pays du continent avaient déposé devant l’Assemblée générale de l’ONU une résolution demandant son admission aux Nations unies. Toujours en 2003, les mêmes avaient également tenté d’obtenir pour lui le statut d’observateur auprès de l’Organisation mondiale de la santé.

Car Taiwan avait l’art – et surtout la manière – de convaincre ses amis. Chaque reconnaissance diplomatique se déroulait selon un scénario bien rodé. D’abord, un coup de pouce budgétaire de plusieurs dizaines de millions de dollars, payés rubis sur l’ongle. Très souvent, l’argent était apporté en liquide dans des valises diplomatiques ou mis à disposition sur des comptes offshore. Les nouveaux alliés n’en demandaient pas tant. « Nous étions à court d’argent. On ne pouvait quasiment plus payer le salaire du mois en cours à nos fonctionnaires quand cette aubaine d’établir des relations avec Taiwan nous est tombée dessus. Nous avons donc saisi la balle au bond », se souvient un diplomate nigérien impliqué en 1992 dans les négociations avec le régime taïwanais. Peu après l’officialisation des relations bilatérales, une aide sans condition de 20 millions de dollars fut accordée à Niamey. Une partie atterrit dans les caisses du Trésor public ; l’autre se perdit dans les dunes… C’était sans importance pour Taiwan : l’essentiel était que le Niger ait rompu avec la Chine rivale.

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Le palais présidentiel brukinabè construit par Taiwan

Cette « diplomatie du chéquier » fonctionnait sous la forme d’un « package », qui comprenait un volet financier et la réalisation de nombreuses infrastructures. Au Sénégal, Taipei a choisi de construire des routes. Au Burkina, il a préféré bâtir un hôpital de près de six cents lits et ériger un échangeur à Ouagadougou. Au Niger, la coopération a porté sur l’irrigation des terres. Tout cela se déroulant suivant une méthode qui plaît aux partenaires africains : les Taïwanais n’exigent aucune transparence dans la passation des marchés publics qu’ils financent. Ils ne regardent pas davantage les critères d’implantation des projets. Blaise Compaoré, le président burkinabè, a ainsi pu faire construire le centre national de référence en matière de formation professionnelle et technique à Ziniaré, son village natal.

Appui aux pays, mais aussi petits gestes « amicaux », en nature ou en espèces, au profit des élites au pouvoir… Taiwan a ainsi construit en 2000 le palais présidentiel burkinabè. Il a également fourni en 2001 une aide de près de 5 milliards de F CFA (7,6 millions d’euros) pour réparer l’avion présidentiel sénégalais. Dans un autre État africain, une rallonge budgétaire de près de 8 milliards de F CFA s’est volatilisée entre Taipei et sa destination finale. Aucune explication n’a été exigée. En amitié, on ne compte pas…

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Mais cette alchimie magique a fini par se dissiper. Des ruptures de relations diplomatiques sont survenues, puis se sont accélérées. Le Lesotho a ouvert la marche en 1994, suivi par le Niger en 1996. Deux ans plus tard, c’était au tour de la Centrafrique, de l’Afrique du Sud et de la Guinée-Bissau. En 2001, Taiwan pouvait encore compter sur huit fidèles alliés. Las pour lui, en l’espace de cinq ans (2003-2008), le Liberia, le Sénégal, le Tchad et le Malawi ont fait défection. Le pays ne peut plus aujourd’hui se prévaloir que de l’amitié du Burkina Faso (16,5 millions d’habitants), du Swaziland (1,2 million d’habitants) et de São Tomé e Príncipe (165 400 habitants).

 

Des relations apaisées entre la Chine et Taiwan

Ce reflux inexorable est d’abord lié à des causes endogènes. La perte d’influence taïwanaise correspond en effet aux progrès de la démocratisation sur le continent. Il était de toute évidence plus facile de mettre en oeuvre une diplomatie du chéquier avec des régimes corruptibles, n’ayant de comptes à rendre à personne. Or, avec l’avènement du multipartisme, des élections législatives ont été organisées un peu partout sur le continent. Ce sont désormais les parlements qui ratifient les accords internationaux. Ils peuvent exiger d’en connaître le contenu. Parallèlement, des organisations de la société civile ont vu le jour. Des structures telles que Publiez ce que vous payez (PCVP) ou Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE) n’acceptent plus l’opacité dans la gestion des affaires publiques. Elles créent donc un environnement moins propice au détournement des deniers de l’État. S’y ajoute la traque des « biens mal acquis », à l’étranger comme sur le plan national, qui dissuade quelque peu les élites dirigeantes d’aller déposer les sommes détournées à Monaco, en Suisse ou au Luxembourg.

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Carte des relations en Taïwan et le continent africain © Jeune Afrique

D’autres facteurs, exogènes cette fois, ont joué un rôle. Les relations entre la Chine et Taiwan se sont apaisées ces dernières années. La génération de Lee Teng-hui et de Chen Shui-bian, engagée dans la confrontation ouverte avec Pékin, a laissé place à celle de Ma Ying-jeou. Élu président en 2008 et réélu en 2012, celui-ci est un farouche partisan du renforcement des relations économiques entre la Chine continentale et l’île rebelle. En atteste le flegme avec lequel il a commenté, le 22 novembre, la défection de la Gambie. « Il n’y avait aucun signe avant-coureur. C’est un incident isolé, et en me fondant sur des informations provenant de différentes sources, la Chine ne s’en est pas mêlée », a-t-il déclaré.

Le Burkina : le dernier grand pays allié à Taipei en Afrique

Tenant compte de cette nouvelle ère, Pékin a abandonné le dogme « Taiwan ou nous ». Résultat : des pays africains comme l’Algérie, le Nigeria et l’Afrique du Sud accueillent des bureaux de représentation de Taiwan tout en restant des fidèles amis de la Chine populaire.

Au Burkina Faso, le seul « grand pays » encore allié de Taipei en Afrique, des hommes d’affaires, des opposants et des intellectuels souhaitent profiter de la brèche pour renouer avec la Chine, estimant qu’on ne peut continuer à ignorer longtemps un marché de plus de 1,3 milliard d’habitants. Si Ouagadougou faisait défection, Taiwan ne compterait plus comme derniers alliés en Afrique que le Swaziland et São Tomé e Príncipe. Mais pour combien de temps encore ?

Pékin vainqueur par K.-O.

En cette fin d’année 2013, une Chine fait la grimace tandis que l’autre rit. Alors que Taipei voit sa présence se réduire comme peau de chagrin en Afrique, les relations entre Pékin et le continent n’ont jamais été aussi étroites. Sur le plan politique d’abord, le siège offert en janvier 2012 par la Chine populaire à l’Union africaine à Addis-Abeba, en Éthiopie, a eu force de symbole. Sur le plan diplomatique ensuite, engagée dans un bras de fer incertain avec l’Occident à propos de la Cour pénale internationale (CPI), l’Afrique sait qu’elle aura besoin du soutien de la Chine, membre permanent du Conseil de sécurité. Mais ce sont surtout les échanges économiques qui illustrent la montée en puissance de la Chine populaire sur le continent. En quelques années seulement, Pékin est devenu le premier partenaire commercial de l’Afrique, avec un volume d’échanges estimé à 200 milliards de dollars (près de 149 milliards d’euros) en 2012. Les investissements directs chinois dans les pays africains ont dépassé 14,7 milliards de dollars fin 2011. Taiwan, lui, n’a pas les moyens d’une telle concurrence.

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