L’Histoire générale de l’Afrique, un rêve un peu fou

Le mémorial Kwame-Nkrumah, à Accra, où s'est tenue la conférence de l'Unesco. © Gabriela Barnuevo/AP/Sipa

Histoire générale de l'Afrique, c'est un ouvrage autant qu'un projet politique. Les pères fondateurs de l'OUA souhaitaient une discipline enseignée de la même manière sur tout le continent. C'était il y a cinquante ans, mais le chemin est encore long.

L’intitulé de la rencontre qui s’est tenue fin octobre à Accra est kilométrique : conférence régionale sur l’utilisation d’Histoire générale de l’Afrique dans les institutions africaines d’enseignement supérieur. Au rendez-vous, près d’une centaine d’historiens, professeurs, recteurs d’université et autres spécialistes venus des quatre coins du continent, du Brésil, des Antilles françaises et des États-Unis. Maître d’oeuvre : l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), mandatée par l’Union africaine (UA).

Le choix du Ghana n’est pas un fait du hasard. C’est le pays de Kwame Nkrumah, l’un de ceux qui ont cru jusqu’au bout au panafricanisme et qui ont organisé, en 1962, le premier congrès international des africanistes. À Accra, la capitale, a été construit un mémorial dédié à l’un des pères du panafricanisme, William Edward Burghardt Du Bois, né américain, mort ghanéen, ici, en 1963. Il y a aussi l’avocat d’origine trinidadienne George Padmore, ami de Nkrumah, militant panafricaniste dont on peut voir la tombe dans la cour d’une bibliothèque d’Accra qui porte son nom. Même Elmina, petite ville côtière où la conférence s’est poursuivie, est chargée d’histoire : celle de la traite négrière, bien sûr, mais aussi celle d’Amo Guinea Afer, né dans la région et qui fut le premier Africain noir à avoir soutenu une thèse de philosophie (en latin), dans les années 1720 en Allemagne.

Doter l’Afrique d’une histoire commune

La conférence d’Accra et d’Elmina a poursuivi plus d’un objectif, comme le souligne Ali Moussa Iye, chef de la section histoire et mémoire pour le dialogue à l’Unesco : "Il s’agit de discuter des possibilités de renforcer l’utilisation d’Histoire générale de l’Afrique dans l’enseignement et d’harmoniser cet usage dans les différentes régions du continent dans une optique d’intégration. Ensuite, réfléchir à la formation des enseignants chargés de dispenser des cours dans le primaire, les collèges et les lycées. Enfin, voir comment rendre disponibles et accessibles les volumes d’Histoire générale de l’Afrique dans les centres de documentation, les bibliothèques nationales et universitaires, non seulement sous la forme papier mais également en recourant à l’électronique."

L’idée de doter l’Afrique d’une histoire commune conçue par les Africains et enseignée partout remonte à 1964, juste un an après la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Les dirigeants africains, soucieux de favoriser la connaissance mutuelle de leurs différents peuples et de sortir d’une vision du continent héritée de la colonisation, décidèrent de remettre les choses à plat. C’est ainsi que naquit le projet de rédaction d’une histoire générale de l’Afrique, dont la réalisation fut confiée à l’Unesco. "Ce fut un travail de très longue haleine dont la première phase, celle de la planification, de la mise au point et de l’articulation de l’ouvrage et de ses différents volumes, a occupé une bonne partie de la décennie des indépendances, au tournant des années 1960, et qui ne s’est terminée qu’en 1999 avec la publication du volume 8", rappelle l’historien Elikia M’Bokolo, président du comité scientifique d’Histoire générale de l’Afrique. La vocation de ce travail accompli par l’Unesco était de "servir de base à un renouveau complet de l’enseignement de l’histoire en Afrique". Mais la mise en valeur pédagogique du produit n’a pas suivi. Pis, il n’est pas suffisamment connu du public.

Arriver à faire partager à tous les étudiants du continent une même réalité historique sera un parcours du combattant.

Arriver à faire partager à tous les étudiants du continent une même réalité historique sera, pour le moins, un parcours du combattant pour plusieurs raisons. D’abord, sur le plan pratique, l’organisation des études n’est pas la même. Actuellement, tous les pays privilégient l’enseignement de l’histoire nationale, mais l’histoire du continent est enseignée de façon erratique. Ensuite, il n’y a pas homogénéité dans la considération accordée à l’histoire. Dans certaines universités, l’histoire est une faculté à part entière, alors que dans d’autres c’est un département de la faculté des sciences sociales. Il en est de même de la manière dont différents pays la considèrent. Le Malien Doulaye Konaté, président de l’Association des historiens africains : "Notre rapport à l’histoire a été très influencé par la façon dont les colonisateurs ont procédé. Il y a des pays où les questions identitaires jouent un rôle important, où l’affirmation de l’identité nationale est essentielle compte tenu des expériences du passé. Là, c’est l’histoire contemporaine qui est privilégiée. Dans d’autres cas, l’accent est mis surtout sur un besoin d’approfondir la connaissance des anciens empires. Sans parler de ceux qui entretiennent des rapports conflictuels avec le passé colonial." Prenant l’exemple du Mali, l’historien rappelle qu’il fut une époque où l’enseignement de l’histoire avait été supprimé dans les filières scientifiques. À en croire Doulaye Konaté, il y a dans les pays francophones une histoire-récit où on loue les grandes figures pour conforter le sentiment national.

Le Japon financerait l’ouvrage ?

L’Afrique sera-t-elle le premier continent au monde à réussir le pari de voir toute sa jeunesse partager le même savoir en matière de connaissance du passé ? Les participants à la conférence d’Accra et d’Elmina y croient, tout en se demandant si les dirigeants politiques à la base de cette initiative iront jusqu’au bout de leur logique. D’autant que l’Unesco, de plus en plus démunie, attend de leur part des gestes encourageants, c’est-à-dire des moyens financiers sans lesquels rien n’est possible. Dans les couloirs du colloque, d’aucuns ont laissé entendre que le Japon serait disposé à soutenir financièrement le projet. À la place de l’Union africaine ? Pour le moment, seuls trois États ont accompli des actes concrets : l’Angola, qui a attribué quelque 800 000 dollars (589 000 euros) pour soutenir la traduction d’Histoire générale de l’Afrique en portugais ; le Burkina Faso, qui a donné environ 50 000 dollars ; la Libye, qui avait débloqué, du temps de Kadhafi, 2 millions d’euros. Mais cet argent a été réclamé par le nouveau pouvoir en place à Tripoli.

Un livre peu connu et difficile à trouver

Le Brésil est le seul pays où Histoire générale de l’Afrique est utilisé comme outil pédagogique à tous les niveaux. En 2003, compte tenu de l’existence d’une importante communauté brésilienne d’ascendance africaine, le président de l’époque, Lula da Silva, avait fait voter une loi rendant obligatoire cet enseignement. La traduction portugaise de l’ouvrage a été financée par Brasília. En Afrique, seuls le Ghana, le Bénin, le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et l’Afrique du Sud ont Histoire générale de l’Afrique dans leurs bibliothèques nationales et universitaires. L’Unesco n’a plus de stock disponible, les 6 800 volumes qui lui restaient ayant été détruits à cause de coûts de stockage onéreux.