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Cinéma : beauté des marges

Sonia Okacha et Younès Bouab dans Zéro, grand succès en 2013, au Maroc. © Les films de l'Atalante

Avec un "thriller social", le réalisateur marocain Nour-Eddine Lakhmari nous plonge de nouveau dans les bas-fonds de Casablanca.

Il est à Paris, entre deux avions. Après-demain, il repartira vers Casablanca, où il vit, puis à Marrakech, où il présidera un des jurys du Festival international du film. Il revient de Hambourg, dans le nord de l’Allemagne, et de Cork, en Irlande, où il a été invité à présenter son dernier long-métrage, Zéro. Et surtout d’Alger, où il a découvert pour la première fois, il y a quelques jours, le pays voisin. Une découverte enthousiasmante pour le réalisateur marocain Nour-Eddine Lakhmari, qui ne s’attendait pas à être si bien accueilli. Il en parle, comme de tout, avec passion, les mots se bousculant pour dire à quel point il a trouvé les Algériens chaleureux : "C’est le même peuple ! Et à Alger, avec cette architecture, on se croirait à Tanger ou à Casablanca. On ne peut pas se sentir étranger." Un sentiment apparemment réciproque, car les Algériens, qui ont apprécié Zéro, lui ont dit : "Mais tu ne parles pas du Maroc, frère, tu parles de l’Algérie dans ce film !"

Zéro, en effet, évoque des sujets comme la société patriarcale, la corruption, les brutalités policières, la pauvreté et les petites arnaques qui ne concernent pas le seul Maroc. Polar non conventionnel, ce "thriller social" se déroule en grande partie de nuit dans un Casablanca ultraviolent, hanté par des marginaux. Comme l’antihéros du film, Amine Bertale, petit flic combinard porté sur l’alcool, harcelé à la maison par son père handicapé et au travail par son supérieur hiérarchique, un commissaire sadique et corrompu qui l’a relégué derrière un bureau pour recevoir une à une les dépositions des plaignants. Jusqu’au jour où, ayant trouvé une cause à défendre (une jeune femme disparue semble avoir été forcée de se prostituer) et peut-être l’amour de sa vie, Bertale se rebiffe…

Redécouvrir son pays

Le film, comme Casanegra (2008), du même auteur, a battu les records d’entrées au Maroc, où, avec 220 000 spectateurs, il est d’ores et déjà le plus grand succès de 2013. Une réussite qui ne chagrine pas un cinéaste dont l’objectif est de concilier rencontre avec le public et recherche d’un style affirmé.

Originaire d’une famille modeste de Safi, ville portuaire de la côte atlantique, Nour-Eddine Lakhmari s’est formé au cinéma dans le royaume… de Norvège. C’est en effet par amour pour une jeune Norvégienne qu’en 1986 il a quitté Paris, où il poursuivait des études de pharmacie, pour Oslo, où, se débrouillant pour vivre en faisant tous les métiers, il a pu échapper à la profession "sérieuse" que voulaient pour lui ses parents illettrés. Quelques courts-métrages remarqués plus tard, il a été sélectionné dans un festival à Tanger et, sans renier son nouveau pays, a retraversé la Méditerranée dans l’autre sens. Pour redécouvrir son pays natal, le langage de la rue – cette langue des pauvres qu’on appelle la darija – et ces marges de la société qui disent la vérité d’une nation, car il est possible de "voir beaucoup de beauté et de poésie dans la laideur".

Aujourd’hui, Lakhmari est fier de faire partie de cette génération de nouveaux réalisateurs du royaume qui, de Nabil et Hicham Ayouch à Laïla Marrakchi et Leila Kilani, soutenus par le Centre cinématographique marocain, portent haut les couleurs du cinéma national. Et il compte bien continuer sur sa lancée, après avoir achevé le troisième volet de sa trilogie casablancaise : un film intitulé pour l’instant "Burnout" qui se déroulera cette fois en partie de jour, baigné par la belle lumière de la ville. Promis !

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