Mille milliards de Turcs !

par

Fouad Laroui est écrivain.

Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, ne cesse depuis quelques mois d’appeler les femmes de son pays à "faire au moins trois enfants pour soutenir la nation". Parfois, c’est le chiffre quatre qu’il prononce, surtout quand il est en Anatolie. Peut-être va-t-il au-delà en privé, quand les caméras dorment : "six", "huit", voilà des chiffres qu’il n’est sans doute pas désagréable de prononcer quand on a bu trop de raki, ou plutôt de café turc.

Trois, quatre, huit : de toute façon, ces chiffres sont excessifs. Toute personne bien informée sait qu’une moyenne de 2,1 enfants par femme (ce qu’on appelle un "indice synthétique de fécondité" égal à 2,1) est le vrai chiffre magique : au-delà, la population du pays augmente inexorablement. Si les Turques prennent au mot leur Premier ministre, la croissance démographique de leur pays continuera à l’infini. C’est ce que souhaite apparemment Erdogan. Cent millions de Turcs dans dix ans ? Bravo. Deux cents millions pour fêter le retour de la comète ? Son pouls s’accélère. Mille milliards de Turcs ? C’est l’extase.

Hasard du calendrier : le sommet de Varsovie consacré au réchauffement climatique se tenait au moment même où Erdogan voyait des bébés partout. Les experts de l’écologie ont admis depuis belle lurette que le principal problème de la Terre, c’est l’homme. La planète bleue peut "supporter" au maximum huit cents millions d’hommes. Nous sommes sept milliards. Faites le compte : la planète se meurt de notre prolifération, qui est plus dangereuse que celle de l’atome. Et que propose Erdogan ? Plus d’enfants ! Félicitations, il a tout compris. Quand, dans vingt ans, des guerres de dépeuplement déchireront le Proche-Orient, comme celles qui ont dévasté l’Europe en 1914-1918 et la région des Grands Lacs naguère, il faudra se souvenir d’Erdogan et des chefs d’État qui lui ressemblent – car ils sont légion, hélas, ceux qui mobilisent des utérus qui ne leur appartiennent pas pour produire plus de sujets ou d’administrés. Pour leur plus grande gloire. Et après eux, le déluge. Littéralement.

Les récentes déclarations du Premier ministre turc montrent qu’il est aussi myope que la plupart de ses homologues.

Erdogan jouit d’une réputation flatteuse d’homme d’État. Admirez la Turquie, nous dit-on : elle ne connaît pas la crise économique, elle étend son influence sur l’Asie et le Proche-Orient, elle a résolu son problème militaire après un bras de fer entre l’armée et Erdogan, et elle fait figure de démocratie dans un monde musulman où c’est une denrée rare. Quel homme ! Et quelle belle moustache !

Tu parles… Les récentes déclarations du Premier ministre turc montrent qu’il est aussi myope que la plupart de ses homologues. Elles prouvent aussi que le concept d’homme d’État doit être entièrement revu. Désormais, le vrai homme d’État sera celui qui dépassera les intérêts égoïstes et à courte vue de son pays (sans même parler des siens) pour ne penser qu’à une seule chose : sauver la Terre. Saurons-nous reconnaître ces vrais héros et, surtout, voter pour eux ? C’est une autre paire de manches…