Michel Djotodia, l’homme qui ne voulait pas du pouvoir… mais qui aimerait bien le garder

Michel Djotodia à sa résidence de Bangui, le 21 décembre. © MIGUEL MEDINA / AFP

La légende veut qu'il soit devenu le maître de Bangui presque par hasard. Vraiment ? Si Michel Djotodia ne décide pas seul, c'est bien lui le chef. Et peu lui importe que la communauté internationale souhaite le voir partir au plus tôt.

Retranché à l’intérieur du camp de Roux depuis le coup d’État de mars 2013, le coeur du pouvoir centrafricain ressemble à s’y méprendre à un petit village. Construit par les Français le long du fleuve Oubangui puis réaménagé par l’empereur Bokassa et le président Patassé, ce camp militaire abrite aujourd’hui plusieurs centaines de femmes et d’enfants arrivés de la Vakaga (l’une des provinces les plus reculées du pays, dans l’extrême Nord) dans le sillage de la rébellion. En contrebas se trouve la villa du "chef", Michel Djotodia, 64 ans. Dans la cour, une armada d’engins militaires, de camions et d’hommes en armes… Le président de la transition ne quitte plus cette forteresse. C’est là qu’il reçoit et qu’il travaille, dans un petit bureau dont les rideaux sont obstinément tirés. Au mur, une dizaine de caméras de surveillance branchées vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Le cercle qu’il s’est constitué au fil des mois y passe la majeure partie de son temps. Il y a là des personnes de confiance qui ne le quittent jamais, au premier rang desquels figurent des membres de sa famille. Son neveu, Herbert Gontran Djono-Ahaba, ministre d’État aux Mines, au Pétrole et à l’Énergie, et son frère cadet, Arnaud Djoubaye Abazene, ministre des Transports, sont de toutes les réunions. Le ministre de la Justice, Arsène Sendé, Crépin Mboli-Goumba, chargé de l’Équipement, et Léonie Banga-Bothy, la ministre des Affaires étrangères, sont ses yeux et ses oreilles au sein du gouvernement. Lors du sommet de l’Élysée pour la paix et la sécurité en Afrique qui s’est tenu à Paris début décembre, Léonie Banga-Bothy avait ainsi été chargée de "surveiller étroitement" (selon les termes d’un membre de la délégation centrafricaine) le Premier ministre, Nicolas Tiangaye. Vient ensuite une armada de conseillers, dont certains ont connu Djotodia au lycée de Bambari, où il a étudié. D’autres sont de vieux routiers de la politique centrafricaine. C’est le cas de Prosper Ndouba, ancien porte-parole de Patassé et proche de Martin Ziguélé.

Une conseillère en communication pour lisser l’image de Djotodia

C’est avec eux que le "chef" décide, bien plus que lors du Conseil des ministres (qui a lieu en théorie tous les jeudis) ou du Conseil national de sécurité. Constamment entouré, "Djotodia n’accorde que très rarement des audiences en tête à tête", confie un diplomate africain qui raconte le grand étonnement des membres du comité de suivi (l’organe chargé de veiller au respect de la transition) quand le chef de l’État s’est pour la toute première fois présenté seul à une réunion. C’était le 17 décembre.

Soucieux de lisser une image désastreuse, Djotodia s’est offert les services d’une conseillère en communication, Noy Chan. Une mystérieuse Franco-Cambodgienne à la poigne de fer, adepte du name dropping et dont personne ne sait vraiment comment elle s’est retrouvée là. Depuis sa nomination en octobre, "Madame Noy" a lancé une intense opération de lobbying. La semaine précédant le sommet de l’Élysée, elle a tout fait pour être reçu par le Quai d’Orsay. Et dans le même temps, le service chargé des accréditations était harcelé afin qu’une seconde délégation centrafricaine, dans laquelle figurait le nom du puissant Nourredine Adam, numéro deux du régime et ancien patron du Comité extraordinaire de défense des acquis démocratiques (Cedad, la police politique du pouvoir, officiellement dissous), prenne part aux discussions. En vain.

"Ce n’est pas le plus dangereux, mais le chef, c’est Djotodia"

Au sommet de ce qu’il reste de l’État centrafricain, les chefs militaires de l’ex-rébellion Séléka occupent une place prépondérante : Nourredine Adam bien sûr, mais aussi Damane Zakaria, le beau-frère de Djotodia et son prédécesseur à la tête de l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR) ; Abdoulaye Hissène, leader de la Convention des patriotes pour la justice et la paix (CPJP), qui a rejoint la Séléka après la prise de Bangui ; et les généraux Abdel Kader Khalil, Arda Akouma, Oumar Younous ou Mahamat Ousmane.

Tous ont été considérablement secoués par l’attaque des milices chrétiennes anti-Balakas du 5 décembre contre Bangui et par les débuts énergiques du désarmement sous la houlette des Français. Depuis, ils font le dos rond et sortent en civil. Certains se sont même procuré des uniformes de la force africaine Mission internationale de soutien à la Centrafrique (Misca) et ont pris soin de cacher une bonne partie de leur stock d’armes.

Pourtant, les plus importants de ces chefs de guerre semblent s’être plutôt bien accommodés de la nouvelle donne. Nourredine Adam n’a pas perdu ses habitudes au Ledger, l’unique hôtel de luxe de Bangui, où l’on se presse toujours pour venir le saluer. On le croise imprimant des documents officiels au business center de l’établissement ou se prélassant avec son bras droit, Fadou Bachar, au bord de la piscine, cigare à la bouche et maillot du Paris Saint-Germain sur le dos.

Sommé par la communauté internationale de prendre ses distances, Djotodia a laissé croire qu’il n’avait aucune prise sur leurs agissements. À Bangui, beaucoup estiment cependant qu’il n’a jamais su choisir entre ses fonctions de président de la transition et son rôle de trait d’union entre les différents leaders de la Séléka. "Pendant un temps, on a pensé qu’il les subissait, mais plus personne n’y croit aujourd’hui, explique un diplomate européen. Ce n’est pas le plus dangereux, mais le chef c’est lui."

Ainsi, le 5 décembre, après l’attaque contre Bangui, les généraux qui comptent se sont regroupés au camp de Roux autour de Djotodia. Le lendemain, lorsque le président a convoqué les représentants du groupe des cinq (un groupe informel représentant les intérêts de la France, des États-Unis, de l’Union africaine, de l’Union européenne et de l’ONU) pour une mise au point, "son bureau était bondé", confie un diplomate présent. "La Séléka n’a pas un mode de commandement classique, confirme une source sécuritaire. Djotodia est l’autorité mais n’est pas un chef de guerre comme les autres. C’est plus un civil qui aime bien l’uniforme. Par ailleurs, comme c’est souvent le cas, ses proches exercent une forte pression sur lui… Et cela lui permet, si besoin, de rejeter la faute sur les autres."

Au sein de cette rébellion hétéroclite, Michel Djotodia a très tôt joué un rôle central. Le 3 octobre 2006, lorsque l’UFDR attaque la base française de Birao, Djotodia est au Bénin, mais c’est bien lui le principal chef du mouvement. En décembre, il est arrêté et incarcéré pendant dix-huit mois à la prison civile de Cotonou. Son retour dans la Vakaga, en 2008, est marqué par un moment fondateur : l’UFDR est à l’époque en conflit ouvert avec la CPJP, composée en majorité de personnes issues de l’ethnie runga. Pour asseoir son autorité, Djotodia joue les médiateurs. Depuis, il est resté le seul point commun entre les groupes qui composent la Séléka. Sans lui, elle n’existerait pas.

Djotodia, préoccupé par le sort de ses "frères musulmans"

Aujourd’hui, Djotodia répète à qui veut l’entendre qu’il se pliera aux décisions de la communauté internationale, qu’il est prêt à accélérer le processus de transition politique, à organiser des élections dans un mois s’il le faut. Son entourage relaie l’image d’un homme ayant accepté l’idée de lâcher un pouvoir qu’il n’aurait en fait "jamais voulu". Le président de la transition, disent ses proches, est "un homme sans ambition".

Mais comment une personnalité qui a accaparé toutes les institutions nées des accords de Libreville et de N’Djamena acceptera-t-elle de quitter le devant de la scène ? "Nous devons faire très attention, analyse un ministre du gouvernement. L’exécutif n’a rien à perdre et fera tout pour conserver le pouvoir ou placer ses hommes." D’autant que la question du désarmement place Djotodia dans une situation délicate. "Les Séléka ne renonceront pas facilement, prévient un diplomate africain. Ils sont persuadés de s’être battus pour libérer le pays. La transition politique n’a aucun sens pour eux." Le chef de l’État serait également préoccupé par le sort de ses "frères musulmans", victimes de représailles. "Nous sommes en minorité, a-t-il déclaré début décembre devant plusieurs diplomates. Ils veulent nous tuer mais nous nous défendrons."


Le 19 décembre, la Misca a officiellement pris le relais de la Fomac. © Ivan Lieman / AFP

L’un des risques serait de les voir se replier dans le Nord-Est, une région qui échappe depuis longtemps à tout contrôle. L’exemple de Moussa Assimeh pourrait leur montrer la voie. Assimeh est un Soudanais, un ancien chef de milice djandjawid et vétéran du Darfour sur lequel Djotodia s’est longtemps appuyé. Il a régné sur Bangui, où il était chargé de la distribution de la prime générale d’alimentation. Devenu gênant pour le régime, il s’est replié à Birao, capitale de la Vakaga, où il se livre tranquillement à divers trafics.

En privé, Djotodia et son entourage menacent depuis plusieurs mois de diviser le pays – une menace proférée jusque devant la représentante de l’Union africaine à Bangui et d’autant plus facile à brandir que, ces derniers mois, près de 2 000 soldats de l’UFDR sont déjà retournés dans leur fief de Tiringoulou, dans le Nord-Est. Chaque fois que la communauté internationale durcit le ton, Djotodia répond "partition". Il faut dire que pour les Séléka ce serait sans doute un moindre mal, qui leur permettrait tout de même de mettre la main sur les principales richesses du pays (pétrole et diamants notamment). Devant ses interlocuteurs, le président de la transition, convaincu que la Centrafrique, le Tchad et le Soudan ne forment qu’un seul et même territoire arbitrairement divisé par les colons, n’hésite pas à convoquer des arguments historiques. Et de fait, coupé du reste du pays lors de la saison des pluies, le Nord-Est est plus tourné vers ses voisins que vers Bangui.

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Par Vincent Duhem, envoyé spécial à Bangui