Cinéma et télévision : Libreville fait craquer

Écrit par Élise Esteban

Kiara, élevée par une tante violente, essaie de sortir de la misère du ghetto. © Boss Playa

Deux nouvelles fictions gabonaises détrônent les telenovelas. Leur secret ? Des intrigues typiquement locales. Leur décor ? Libreville, avec son université, son bord de mer et ses bas-fonds.

On s’était habitués aux tele­novelas projetées chez le boutiquier du coin, et à la cohue tous les soirs à 19 heures pour suivre les aventures de Rubí (héroïne de la série éponyme), de son bel Alejandro et de la sculpturale Maribel de La Fuente à Mexico. Mais aujourd’hui, c’est à Libreville que se jouent les drames. La capitale rivalise avec l’industrie télévisuelle mexicaine ou carioca pour produire ses propres séries. Et ça marche ! Première du genre, Kongossa ("commérages"), diffusée en 2003, a connu un succès fulgurant. Scènes de ménage, relations tumultueuses entre belles-familles, plongée dans les bas-fonds de la ville… Le feuilleton dépeint avec humour les travers de la société gabonaise.

Dix ans plus tard, une nouvelle génération de réalisateurs s’empare du phénomène "sériel" en adoptant un style urbain et moderne. Kiara a été entièrement tourné à Libreville par trois frères d’origine ivoirienne : Mad, Muss et Adams Sankara. L’avant-première, en mars, s’est déroulée en grande pompe avec tapis rouge, invités people et champagne, dans un cinéma de la capitale. C’est la première expérience du genre pour ces jeunes producteurs de rap qui ne connaissaient "pas grand-chose au cinéma", explique Mad, la trentaine. Jusqu’alors, la société de production qu’ils ont fondée en 1998, Boss Playa, réalisait surtout des clips pour les rappeurs locaux et quelques artistes du continent, comme Singuila, Patience Dabany, Alpha Blondy ou Magic System.

Mêlant drame, humour et romance, la série suit une jeune fille de 22 ans, Kiara, élevée dans un ghetto par une tante violente et sans pitié. Livrée à elle-même, l’héroïne fraye avec l’univers de la rue et de ses bad boys. La belle métisse essaye de s’en sortir mais rencontre des hommes troubles qui lui font des propositions malhonnêtes en lui faisant miroiter succès et argent. Si le scénario se veut réaliste, l’ambiance rappelle parfois celle des séries B américaines où des gangsters en virée sniffent de la coke dans des clubs VIP. Comme si Elbève c’était le Bronx !

Diffusés par Gabon Télévision, la première chaîne publique, les douze épisodes de la série ont battu des records d’audience. "Depuis qu’on a les chaînes câblées, plus personne ne regarde la télé gabonaise, c’est trop ennuyeux ; mais là, c’est différent, on voit défiler notre paysage, notre ville. Et l’histoire de Kiara, ça nous parle, à nous, les jeunes", témoigne Guy-Roger, 19 ans, impatient de voir la prochaine saison, en 2014.

Une série qui flirte avec l’horreur et le fantastique

Libreville est aussi le décor choisi par la réalisatrice Samantha Biffot, 28 ans, pour tourner L’OEil de la cité, prix de la meilleure série au dernier Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco), fin février. Les trois premiers épisodes, qui n’ont pas encore été diffusés sur le petit écran, sont très attendus au Gabon. Et Canal+ Horizons a déjà proposé d’en racheter les droits. Crimes rituels, inceste, drogue… Le projet soutenu par l’Institut gabonais de l’image et du son (Igis) devait parler aux jeunes de problèmes de société "sans être trop rébarbatif", explique le cinéaste Imunga Ivanga, directeur général de l’Igis. Qu’à cela ne tienne, la jeune Biffot a su trouver un style original, flirtant tantôt avec le fantastique, tantôt avec le film d’horreur.

Les épisodes commencent tous selon le même modus operandi. Un vieil archiviste au ton mystérieux prend un malin plaisir à introduire une histoire "qui, en général, finit assez mal", s’amuse la réalisatrice. Chaque fois, un fait divers étrange survient dans la capitale. Une nuit, les patients d’un hôpital tombent comme des mouches et se transforment en zombies. L’établissement se transforme en galerie macabre… Frissons garantis. Mais pas question d’oublier le message. L’épilogue explique quel lien unit ces malheureux : tous se sont baignés à La Sablière, sur une plage jonchée de plastiques et de déchets en tous genres.


La réalisatrice Samantha Biffot a remporté le prix de la meilleure série au dernier Fespaco pour l’Oeil de la cité. © DR

Faire passer des castings à des acteurs amateurs

Fille de diplomate, Samantha Biffot a puisé ses idées au gré des pérégrinations familiales : Londres, Séoul, Johannesburg… Mais c’est surtout l’Asie qui l’a inspirée. À 10 ans, la petite Gabonaise pose ses valises en Corée du Sud. Elle y passera six années qu’elle n’oubliera pas. "L’univers cinématographique coréen m’a beaucoup influencée, surtout le fantastique et l’horreur. À 12 ans, j’avais déjà vu tous les films asiatiques qui ont eu du succès à l’étranger ensuite. Je me souviens de Ring [Ringu en japonais, 1998], qui m’a à la fois fascinée et traumatisée", raconte la jeune femme.

En 2007, elle obtient sa licence à l’École supérieure de réalisation audiovisuelle (Esra) à Paris et commence à travailler en tant qu’assistante de production. Il y a trois ans, elle se décide enfin à rentrer au Gabon. "C’était beaucoup plus intéressant de tenter ma chance ici. En France et aux États-Unis, le milieu est complètement saturé et j’ai réalisé qu’il y a tout un pan de la culture gabonaise que je ne connaissais pas. Ça donne de la matière."

Samantha Biffot a créé sa maison de production à Libreville, Princesse M Productions (PMP), et collabore avec d’autres passionnés. "Elle fait partie d’une nouvelle génération de cinéastes gabonais qui a du talent", souligne Imunga Ivanga, dont l’institut soutient la création de documentaires, courts-métrages et téléfilms. L’OEil de la cité est d’ailleurs une oeuvre collective, puisque d’autres réalisateurs, tel Marc Tchicot, auteur entre autres du docufiction The Rythm of My Life (2011), participent à l’écriture des prochains scénarios. "La série a permis à de jeunes cinéastes et techniciens de s’impliquer dans une dynamique de production cinématographique", explique le directeur de l’Igis.

Avec un budget limité, car chaque épisode a coûté environ 10 millions de F CFA (15 245 euros) quand un long-métrage classique en demande 600 millions. De son côté, l’État soutient la production cinématographique nationale par une subvention annuelle de 300 millions de F CFA.

Pour L’OEil de la cité comme pour Kiara (autofinancé par Boss Playa), les contraintes financières ont amené les producteurs à faire passer des castings à des acteurs amateurs – qui s’en sortent plutôt bien. "Alna Ndakissa, qui incarne Kiara, faisait ses premiers pas devant les caméras et ça a très bien fonctionné, elle a un jeu assez naturel", commente Mad. Même chose pour l’archiviste de L’OEil, qui travaille réellement à la bibliothèque de l’université Omar-Bongo, le décor de chaque début d’épisode.

Dernier détail non négligeable : les séries, par leur format et leur diffusion sur le petit écran, atteignent un large public – contrairement aux films, étant donné que le pays ne dispose pas de circuit de distribution et ne compte que deux salles de cinéma, fonctionnant par intermittence, à la façon des théâtres qu’il faut louer pour des représentations uniques ou en nombre limité. Comme le dit Imunga Ivanga : "Au moins, grâce à la télévision, la série entre dans chaque foyer."

Retour au sommaire