Histoire : qui étaient les combattants africains des deux guerres mondiales ?

Uniformes de l'armée coloniale, en 1937. © Rue des archives/Tallandier

L'image des combattants africains des deux guerres mondiales se confond souvent avec celle associée à une célèbre marque de boisson chocolatée. Mais qui étaient-ils réellement ?

Alors que l’on s’apprête à célébrer le centenaire de la Première Guerre mondiale, l’apport considérable des tirailleurs sénégalais à l’armée française au cours du XXe siècle n’est plus contesté. Pourtant, la « force noire » reste mal connue. L’image du tirailleur, qui se confond encore trop souvent avec celle de la réclame pour une marque chocolatée, navigue entre mythe et réalité. Grâce à l’apport de jeunes chercheurs, dont Julien Fargettas, l’historiographie moderne a beaucoup progressé dans la connaissance du quotidien de ces soldats pas tout à fait comme les autres. Qui étaient-ils vraiment ? Quel fut leur rôle dans les conflits qui ont émaillé le XXe siècle ? Décryptage en dix points.

Pourquoi cette appellation ?

Le terme « tirailleur » désigne un « combattant doté d’une certaine liberté de manoeuvre et qui tire en dehors du rang ». Il s’applique aussi bien aux soldats servant comme fantassins, cavaliers ou artilleurs qu’aux auxiliaires, conducteurs et infirmiers. On les qualifie initialement en fonction de leur région d’origine… L’appellation « tirailleurs coloniaux » est utilisée un temps avant que l’expression « tirailleurs sénégalais » s’impose à tous, le Sénégal étant le premier pays à avoir fourni des soldats. Il y eut également des tirailleurs d’Afrique du Nord, algériens et marocains. Ce corps a été créé en 1857 par Louis Faidherbe, gouverneur du Sénégal sous Napoléon III. Il s’agit alors de formaliser le recrutement local qui existe depuis le XVIIe siècle. En pleine expansion coloniale, la France a besoin de ces soldats pour asseoir ses premiers établissements coloniaux et affermir sa domination sur l’Afrique. Ils sont, au départ, utilisés exclusivement dans le cadre de la conquête coloniale, au sud du Sahara mais aussi au Maroc, en Algérie et à Madagascar.

Étaient-ils recrutés de force ou engagés volontaires ?

À la fin du XIXe siècle, les tirailleurs sont tous des volontaires. Il faut attendre la Première Guerre mondiale pour que commence un processus de conscription. Se met alors en place un système de recrutement « forcé » qui s’appuie sur les élites locales, pourvoyeuses d’hommes.

À quels conflits ont-ils participé ?

Les tirailleurs ont combattu durant les deux conflits mondiaux. Après guerre, ils ont également été engagés en Indochine, en Algérie, à Madagascar, dans le Levant (Syrie, Liban) et même durant la bataille de Suez.

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Combien ont combattu ?

Entre 1914 et 1918, 165 229 hommes sont recrutés en Afrique-Occidentale française (AOF), 17 910 en Afrique-Équatoriale française (AEF) et 272 000 au Maghreb. Ils sont présents sur le front de France, aux Dardanelles et sur le front d’Orient (les Balkans). Pendant la Seconde Guerre mondiale, au moins 150 000 tirailleurs participent aux combats. En Indochine, un rapport montre que les tirailleurs sénégalais représentaient 18 % du corps expéditionnaire, ce qui est considérable.

Y avait-il des officiers africains ?

Dès la création du corps des tirailleurs, des gradés sont recrutés parmi les élites locales. Ce sont de petits officiers qui jouent un rôle très important de courroie de transmission entre les officiers blancs et les soldats noirs. En 1940, on compte une cinquantaine d’officiers parmi les tirailleurs. Entre 1946 et 1947, une politique d’africanisation des cadres est mise en place. Une école de formation est installée à Fréjus qui instruira de très nombreux officiers, dont beaucoup participeront à l’encadrement des premières armées indépendantes. De rares officiers noirs ont commandé des Blancs dans certains régiments mixtes, à l’instar du capitaine gabonais N’Tchoréré, qui commandait une centaine d’hommes durant la campagne de France en 1940.

Étaient-ils de la « chair à canon » ?

Selon l’historien Julien Fargettas, les statistiques ne permettent pas d’affirmer que les soldats africains auraient été, plus que d’autres corps, envoyés à la mort. En réalité, la polémique de la « chair à canon » remonte à 1917, quand le député du Sénégal Blaise Diagne accusa le général Mangin d’avoir laissé les troupes noires se faire massacrer lors de la bataille du Chemin des Dames. Durant la Seconde Guerre mondiale, les troupes noires subissent d’importantes pertes, mais essentiellement parce que ce sont des troupes d’élite engagées dans des offensives très difficiles.

Leur doit-on d’importants faits d’armes ?

« Leurs faits d’armes sont très nombreux, il serait très difficile de tous les lister », rappelle Julien Fargettas. Cependant, certaines batailles ont particulièrement marqué les mémoires. Durant la Grande Guerre, les tirailleurs sénégalais se battent sur le front d’Orient, les actuels Balkans, contre l’Allemagne et la Bulgarie. En 1918, ils permettent aux Alliés de remporter une victoire déterminante sur la Bulgarie. Ils sont aussi connus pour avoir repris le fort de Malmaison, tenu par les Allemands, le 23 octobre 1917, ou pour s’être distingués lors de la bataille de Reims.

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Comment étaient-ils perçus au sein de l’armée ?

« Il est très étonnant de constater que tout au long de leur histoire les tirailleurs ont été l’objet d’une perception très ambiguë de la part des autres soldats. Chaque fois, on peut retrouver deux camps. Ceux qui les considèrent comme courageux, dévoués, efficaces et qui ne tarissent pas d’éloges sur ces troupes noires. Et ceux, tout aussi nombreux, qui les jugent inefficaces, pas adaptés à la guerre moderne », ajoute Julien Fargettas. En 1917, les Américains aussi voient d’un très mauvais oeil le fait que des Noirs combattent d’égal à égal avec des Blancs. L’armée américaine, qui pratique la ségrégation, va même faire une demande officielle à la France pour qu’elle cesse d’utiliser des forces noires. Objets d’une propagande raciste et violente de la part des Allemands, les tirailleurs ont été victimes de massacres et d’exactions et ont fait l’objet de terribles expériences scientifiques lors de la Seconde Guerre mondiale. Des médecins allemands auraient pratiqué des recherches sur la tuberculose sur des soldats africains.

Comment furent-ils traités à l’issue des deux guerres ?

En 1917, le retour des tirailleurs en Afrique est difficile. « Les soldats noirs ne se contenteront pas de simples promesses », prévient alors Joost Van Vollenhoven, gouverneur de l’AOF. Une fois sur le continent, les soldats doivent faire face à l’administration française et à sa bureaucratie lente et complexe. On leur demande de fournir des documents qu’ils n’ont pas et on rechigne à leur verser pension ou retraite. En 1946-1947, le rapport Delange décrit la situation des anciens combattants africains comme « catastrophique ». Beaucoup sont blessés, mutilés, et ne disposent d’aucune prise en charge. C’est pourquoi on crée localement des offices des anciens combattants qui peuvent nouer des contacts directs avec ces soldats. Et ce d’autant que les autorités françaises ne veulent pas qu’ils restent en métropole, pour des raisons notamment raciales.

Ont-ils été payés ?

Les tirailleurs touchaient une solde moindre que celle de leurs compagnons d’armes métropolitains. Mais c’est surtout la question de leur pension qui a fait couler beaucoup d’encre. Le 26 décembre 1959, dans le contexte des indépendances, un décret a bloqué le montant des pensions, retraites et allocations payées par l’État français. Il faudra attendre un arrêt de 2001 pour que le Conseil d’État condamne l’administration française, accusée de pratiquer « une différence de traitement entre les retraités, en fonction de leur seule nationalité », et 2003 pour qu’il y ait une première revalorisation de retraites et de pensions, versées au titre des années de service pour les engagés. Décidée en 2006, la décristallisation des pensions est effective à compter de janvier 2007. Elle met fin à l’inégalité de traitement entre combattants français et étrangers et profite à environ 30 000 personnes, des anciens soldats et leurs héritiers.

Mémoires à rassembler

Philippe Guionie, photographe, a rencontré plusieurs centaines de tirailleurs de la Seconde Guerre mondiale, réunissant une somme documentée qui mériterait d’être rassemblée dans un livre. Il explique : « Les tirailleurs se racontent très peu. Le souvenir des aspects militaires de leur expérience reste souvent très vivace, mais il est difficile de les faire témoigner sur leur quotidien ou leurs états d’âme. Sur le plan matériel, ils conservent en général leur livret militaire et leurs médailles. Quand ils sont rentrés, ils ont été volontairement mis de côté et oubliés par les consciences nationales. Ils avaient un vécu ailleurs, ils étaient une création du système colonial. »


Ancien tirailleur tchadien à la Maison du combattant
de N’Djamena. © Philippe Guionie