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Bénin : entre Boni Yayi et ses opposants, le dialogue est rompu

Boni Yayi est accusé par l'opposition d'avoir détruit la démocratie béninoise. © SEYLLOU / AFP

Fini le temps où le Bénin passait pour une démocratie exemplaire en Afrique francophone. Entre le chef de l'État, Boni Yayi, et ses opposants, le dialogue semble désormais impossible.

"La démocratie béninoise, c’est fini ! Boni Yayi a détruit ce que nous avons mis un quart de siècle à construire. On tire sur les citoyens qui manifestent leur mécontentement." Pascal Todjinou résume ainsi la défiance qui s’est installée en sept années de pouvoir entre le président-pasteur et ses compatriotes. Le syndicaliste, les yeux larmoyants, est ce jour-là sous perfusion aux urgences du Centre national hospitalier universitaire Hubert-Koutoukou-Maga (CNHU-HKM), à Cotonou. Également victimes du traitement que leur ont infligé la police et la gendarmerie lors d’une manifestation, une dizaine d’autres militants bénéficient de soins.

Pourtant, Nicéphore Soglo, le maire de Cotonou, avait autorisé la marche. Mais peu avant son départ, Placide Azandé, le préfet du département du Littoral, l’interdisait pour, dit-on, des raisons de sécurité. Ces interdictions de rassemblement sont devenues monnaie courante pour les syndicats et les partis d’opposition. Lors de la célébration, le 1er août 2013, du 53e anniversaire de l’accession du pays à la souveraineté nationale, deux Compagnies républicaines de sécurité (CRS) ont été dépêchées pour encercler le domicile de Gaston Zossou, l’un des leaders du mouvement des "mercredis rouges". Objectif de cette démonstration de force : empêcher les militants de protester contre toute intention de réforme constitutionnelle visant à permettre le maintien au pouvoir du président.

"Manifester pour dénoncer les travers du régime est interdit"

"C’est une coutume désormais, déplore Urbain Amégbédji, membre d’Alternative citoyenne : Yayi nous offre le théâtre d’une démocratie tropicalisée. Marcher pour soutenir le pouvoir est autorisé ; mais manifester pour dénoncer les travers du régime est systématiquement interdit pour des raisons fallacieuses."

Les rapports entre le pouvoir de Cotonou et les magistrats ne sont guère plus brillants. Le 1er décembre 2013, le juge Angelo Houssou, qui avait prononcé le 17 mai un non-lieu (confirmé en appel) en faveur des personnes mises en cause dans la tentative d’empoisonnement du président (dont Patrice Talon), a dû fuir le Bénin pour échapper aux agents de renseignements. Sa demande d’asile politique aux États-Unis est à l’étude chez un juge du New Jersey.

Soupçons sur un système d’écoute généralisé

Quatre semaines plus tard, le domicile de Justin Gbenaméto, l’ancien procureur de la République près le tribunal de première instance de Cotonou, était assiégé par des policiers et des militaires. Selon des sources proches de la présidence, le chef de l’État aurait appris que le magistrat s’apprêtait à s’enfuir.

Depuis, Justin Gbenaméto est surveillé en permanence et se dit menacé. A-t-il été mis sur écoute ? Mystère. Mais dans la capitale béninoise, personne n’ose aborder le moindre sujet sensible au téléphone, chacun étant persuadé qu’un système d’écoute généralisé a été installé. On préfère s’exprimer par paraboles ou se parler de vive voix.

Pour ne rien arranger, une grande incertitude plane sur le calendrier électoral. Prévus au premier semestre de 2013, les scrutins municipaux et locaux ont été reportés sine die. Contrairement aux souhaits de l’opposition, le pouvoir refuse de revoir la liste électorale permanente informatisée (Lepi). Si l’État invoque, pour l’expliquer, des contraintes de trésorerie, les opposants y voient pour leur part une manoeuvre destinée à prolonger les mandats électifs, y compris celui du président.

Boni Yayi quitterait le pouvoir en 2016

Dans les chancelleries étrangères, on suit avec une attention toute particulière les soubresauts de la vie politique béninoise, espérant que le pays redeviendra un jour le laboratoire d’alternance démocratique qu’il fut en Afrique francophone.

Le président-pasteur a juré plusieurs fois, la main sur la bible, qu’il quitterait le pouvoir en 2016, à la fin de son second et dernier mandat. Mais ses opposants et une partie de la société en doutent. De quoi alourdir un climat déjà bien trop pesant.

Corruption, un péché pas mignon

Une mauvaise nouvelle ne vient jamais seule. Fin décembre 2013, les États-Unis ont retiré le Bénin de la liste des pays éligibles au Millennium Challenge Account, un fonds de développement bilatéral créé en 2004 par l’administration américaine. Lors de la première phase de son admission à ce fonds, Cotonou avait bénéficié d’un financement de plus de 150 milliards de F CFA (228,7 millions d’euros).

Accusant le Bénin de corruption, les Américains ont suspendu les décaissements.

Accusant le Bénin de corruption, les Américains ont suspendu les décaissements. "Les États-Unis ne vont pas continuer à soutenir un déni de démocratie sur fond de corruption avérée. Il leur est impossible d’aider un pays où on martyrise les juges quand ils rendent des décisions qui n’arrangent pas le pouvoir", s’insurge Raoul Hounsinou, rédacteur en chef du journal Nord-Sud Quotidien.

Bruno Amoussou, président de l’Union fait la nation, estime lui aussi que l’État a échoué dans sa lutte contre la corruption : "Sous les précédents régimes, les détournements existaient déjà, mais aujourd’hui il y en a à la pelle, ironise l’opposant. Sous Boni Yayi, gouvernance rime avec corruption et prévarication. Les scandales se suivent, et l’État se refuse à poursuivre les personnes mises en cause. La situation ne fait qu’empirer."

Du scandale du chantier de construction de la centrale mixte gaz et Jet A1 (combustible à base de kérosène) de Maria-Gléta, à Abomey-Calavi, près de Cotonou, à l’affaire ICC Services des "Madoff béninois", en passant par les fraudes de l’organisation en 2009 du sommet de la Communauté des États sahélo-sahariens (Cen-Sad), chaque année charrie son lot de scandales de détournement de deniers publics. Et pourtant, en mars 2006, l’ancien dirigeant de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) qu’est Boni Yayi avait réussi à remporter la présidentielle avec un score aux allures de plébiscite (74,5 % au second tour), en promettant aux 9 millions de Béninois une lutte sans merci contre les corrompus et les corrupteurs.

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