Alex Moussa Sawadogo, culturellement vôtre

Écrit par Gwénaëlle Deboutte, correspondante à Berlin

Alex Moussa Sawadogo. © Prisca Martaguet/J.A.

Installé depuis dix ans à Berlin, ce Burkinabè a apporté avec lui son amour des arts et son sens du management, qu'il utilise pour organiser des festivals de cinéma et de danse.

En cette soirée de novembre, dans les couloirs d’un cinéma d’art et d’essai de Berlin, Alex Moussa Sawadogo est électrique. Saluant ses convives, glissant des remerciements au passage, il attend l’arrivée du président de la République allemande, Joachim Gauck, venu assister à la présentation d’un film rwandais, Imbabazi. « Peu de festivals en Allemagne peuvent se vanter d’avoir reçu un tel hôte », admet fièrement ce Burkinabè installé depuis dix ans dans la capitale allemande. Une véritable consécration pour son festival de films africains, « Afrikamera », créé il y a cinq ans avec quelques amis de l’université. Après des débuts confidentiels, l’événement annuel a progressivement pris de l’ampleur, en mettant à l’honneur les réalisateurs de son continent et en choisissant comme thèmes les films d’auteur, la comédie ou la culture urbaine.

Toujours avec la même idée de faire découvrir la culture et les arts africains, cet homme énergique organise en parallèle un festival de danse africaine, qui se tient au théâtre Hebbel am Ufer, sur les rives de la Spree, haut lieu de la scène artistique berlinoise. Accueillant des compagnies du Mali, de la Côte d’Ivoire, d’Algérie, du Maroc ou encore d’Afrique du Sud venues montrer leurs dernières créations, il se tient à guichet fermé, témoignant de l’intérêt du public allemand. « Si je crée ces événements, ce n’est pas seulement pour le côté show, mais toujours pour montrer une autre Afrique, gagnante et pleine d’espoir », indique Sawadogo.

Une philosophie tirée de ses études d’histoire de l’art, au Burkina Faso, mais un choix guidé aussi par son parcours d’enfant d’immigrés qui ne savait pas trop où étaient ses racines. D’origine burkinabè par ses parents, Sawadogo est né en mai 1974 en Côte d’Ivoire, à Grand-Bassam. Avec son nom à consonance étrangère, il ne parvient jamais à se sentir chez lui. À tel point qu’à l’âge de 15 ans il décide de retourner dans le pays de ses ancêtres et prend le train seul, direction Ouagadougou. « Une fois là-bas, j’ai fait des efforts pour casser mon accent, pour améliorer ma langue maternelle, pour m’intégrer, se souvient-il. Mais je m’aperçois aujourd’hui que c’était une erreur. On n’a pas besoin d’appartenir totalement à une société. En fait, je suis un peu burkinabè, un peu ivoirien et maintenant un peu allemand. Et c’est très bien ainsi… »

Après des stages au Fespaco et avec la compagnie de danse Salia nï Seydou, il s’investit dans le milieu artistique de Ouaga : galeriste au centre culturel ZaKa, coordinateur à la Fondation Olorun… C’est aussi à cette période qu’il rencontre une jeune femme allemande, journaliste, qui deviendra sa femme. « J’avais envie de découvrir un autre savoir-faire, une autre culture. Alors elle m’a aidé à postuler à l’université de Hambourg pour un master en management », se souvient-il.

À l’âge de 29 ans, il débarque dans le froid du nord de l’Allemagne. Toujours avec l’objectif de retourner au pays pour mettre en pratique ce qu’il apprend en Europe. À l’époque, en tout cas. Car tout s’enchaîne rapidement. Deux ans après son arrivée, il est embauché comme attaché culturel à l’ambassade du Burkina Faso, puis pose l’idée de son festival de cinéma. « À partir de là, j’ai senti que j’avais un rôle à jouer en Allemagne pour les artistes. Une sorte de pont entre l’Afrique et l’Europe. D’autant plus qu’à Berlin il n’y avait rien », explique cet ambitieux, qui voit les choses en grand, comme le disent ceux qui le connaissent.

Inspiré par les idées du révolutionnaire de Thomas Sankara, il s’entoure de collaborateurs africains et allemands et n’a qu’une idée en tête : prouver que l’on peut être africain et bon gestionnaire. Que l’on peut faire aussi bien que les Européens, malgré les clichés et le fait que les Noirs soient quasi invisibles ici. « Ma grand-mère disait toujours : quand tu vas quelque part, ton premier souci est de te faire comprendre de la communauté qui t’accueille, pas de tes semblables, raconte-t-il. Alors, malgré la barrière de la langue, j’assistais seul à des événements culturels afin de rencontrer et de discuter avec les gens. Au début, je n’avais pas de contact avec ma communauté. Cela m’attristait, mais il fallait le faire pour s’insérer. »

Afin de gagner sa vie, Sawadogo, aujourd’hui père de deux petites filles, est consultant au Festival international du film de Locarno, programmateur des fêtes du ramadan à Berlin et chargé de la sélection des films africains du Festival international du court-métrage de Winterthur, en Suisse. Il songe aussi à se mettre à la photographie et à créer une plateforme internet sur le cinéma africain… Toujours partant pour de nouveaux défis.

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici