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Guinée équatoriale : Obiang Nguema, l’automne du Caudillo

Teodoro Obiang Nguema, à Malabo, en octobre 2011. © Voishmel/AFP

L'économie équato-guinéenne est sur le déclin, la jeunesse désoeuvrée, l'opposition muselée. Pendant ce temps, les rêves de grandeur du président Teodoro Obiang Nguema n'ont jamais été aussi radieux...

Il trône, sourcils froncés, dans son Palais des conférences flambant neuf de Sipopo. Totalement absorbé en apparence par la "diversification économique", thème principal du Symposium pour l’émergence de la Guinée équatoriale en 2020, organisé les 3 et 4 février en présence des représentants de 240 entreprises. Teodoro Obiang Nguema multiplie les initiatives. Il a ainsi créé un fonds de 1 milliard de dollars (738 millions d’euros) pour attirer de nouveaux investisseurs. Et promet à ses compatriotes que, d’ici à six ans, ils vivront dans un pays émergent.

Pourtant, El Presidente, 71 ans, a du souci à se faire. Ses ressources pétrolières (271 000 barils d’or noir par jour) et son potentiel gazier ne suffisent plus à tirer l’économie du micro-État d’Afrique centrale. Elle devrait même être en récession pour la deuxième année consécutive, alors que la croissance moyenne du continent continuera d’osciller entre 5 % et 6 %. Cela n’empêche nullement "le Caudillo" ("le chef suprême") de poursuivre ses rêves de bâtisseur. L’une des dernières "folies" du dirigeant, qui fêtera ses trente-cinq ans de règne cette année ? Oyala, une ville nouvelle posée en pleine forêt. Capable d’abriter 10 % des 764 000 habitants du pays, elle sera dotée d’un campus universitaire pouvant accueillir 10 000 étudiants, d’un palais présidentiel, d’un opéra et d’un Parlement. Des entreprises françaises, belges, brésiliennes, italiennes et espagnoles sont à pied d’oeuvre pour la rendre habitable avant 2020. Une nouvelle fièvre de la construction, après les projets tout aussi démesurés qui avaient modelé Malabo et Bata, les deux principales villes du pays : des autoroutes à six voies – quasi désertes -, des centres de conférences, des immeubles de standing aujourd’hui envahis par les ronces, un aéroport international mis aux normes à coups de millions de dollars pour l’atterrissage des Airbus A380 – mais qui n’en a jamais vu la couleur.

En son temps, Félix Houphouët-Boigny, le premier président de la Côte d’Ivoire indépendante, fut lui aussi critiqué pour ses chantiers pharaoniques, dont celui de la Basilique de Yamoussoukro, qui reste le plus grand édifice chrétien du monde. Plus récemment, Abdoulaye Wade, l’ancien chef de l’État sénégalais, avait été brocardé pour avoir lancé le chantier de l’aéroport Blaise-Diagne. Quand on lui fit observer qu’il était bien trop cher, surdimensionné, et qu’il aurait mieux valu rénover celui de Léopold-Sédar-Senghor, il rétorqua en substance : "J’ai pris la bonne décision car je bâtis pour l’avenir. Il serait absurde de construire des infrastructures qui seront dépassées dans dix ans". Mêmes critiques et mêmes arguments quand il édifia sur les hauteurs de Dakar le monument de la Renaissance africaine…

Société civile inexistante, tout comme les syndicats

Mais à la différence de ces deux pays d’Afrique de l’Ouest, peu pourvus en pétrole, la Guinée équatoriale tend à devenir un ersatz d’État dirigé par un autocrate. Si le PIB par habitant atteint 22 343 dollars selon le Fonds monétaire international, soit l’équivalent de celui du Portugal, 70 % à 75 % de sa population vit toujours sous le seuil de pauvreté. Dans ce contexte, pas étonnant qu’hôtels et villas de luxe restent désespérément vides.

Les dérives de celui qui s’empara du pouvoir en 1979 lors d’un sanglant coup d’État inquiètent. Teodoro a banni toute presse indépendante. Même les journalistes étrangers ne sont plus les bienvenus : deux reporters du quotidien britannique Financial Times ont ainsi été arrêtés le mois dernier. Ils se sont vu confisquer leurs ordinateurs, dont ils ont été contraints de livrer les mots de passe avant d’être reconduits manu militari à l’aéroport. En 2011, des Allemands de la chaîne publique ZDF avaient subi le même sort.

La société civile est inexistante, tout comme les syndicats. L’opposition reste incapable de se mobiliser, et ses leaders sont traqués. Cipriano Nguema Mba Mitoho, un parent éloigné du président, réfugié politique en Belgique depuis 2012, a ainsi été capturé le 23 décembre 2013 au Nigeria. Rapatrié à bord du jet privé du dirigeant équato-guinéen, il est depuis emprisonné à Malabo. La diplomatie belge tente de faire la lumière sur les circonstances de son rapt et sur les raisons de son voyage à Lagos. Mais, selon Teodoro Obiang Nguema, le réfugié fomentait bien entendu un coup d’État. D’autres membres de l’opposition ont tout simplement saisi la main tendue du Parti démocratique de Guinée équatoriale (PDGE, au pouvoir). Quatre grandes figures de l’Union populaire (UP) l’ont rejoint, dont Alfredo Mitogo Mitogo, son secrétaire général, nommé ministre de l’Agriculture et des Forêts en septembre 2013. L’UP ne s’en est toujours pas remise et reste en proie à de graves dissensions. L’actuel ministre du Commerce et de la Promotion des entreprises, Celestino Bonifacio Bakale, qui fut candidat à la présidentielle de 2002, était, lui, issu des rangs du parti Convergence pour la démocratie sociale (CDPS).

Si maîtriser cette opposition divisée est chose aisé, contenir une jeunesse sans avenir l’est beaucoup moins. Frappée par le chômage, soutenue à bout de bras par la rente pétrolière, elle s’ennuie ferme. Combien de temps le régime parviendra-t-il à contenir sa frustration grandissante ? Le modèle aurait-il fait long feu ? La gestion du pays est devenue une affaire familiale. Les fils du chef de l’État, Teodorin et Gabriel, sont respectivement vice-président chargé de la Défense et de la Sécurité nationale et ministre du Pétrole. Cándido Nsue Okomo, le frère de Constancia Mangue de Obiang, la Première dame, a été nommé à la tête de Gepetrol, la société pétrolière nationale. El Presidente est entouré d’une flopée de courtisans à qui il assure un train de vie somptueux. Le gouvernement s’est lui aussi étoffé : il comptait quarante ministres et vice-ministres en 1992 ; ils sont 66 aujourd’hui. Et lors du dernier remaniement, en 2012, 247 postes de direction ont été distribués, pour la plupart à des fils de dignitaires du régime ayant étudié aux États-Unis ou en Europe.

Son frère Gabriel en manque de soutiens intérieurs

Bien que des rumeurs qui n’ont jamais été vérifiées entourent son état de santé, Teodoro Obiang Nguema se prépare à l’évidence aux élections prévues dans deux ans. En 2011, à la faveur d’un référendum, il a commencé par modifier la Constitution : il peut désormais rester au pouvoir jusqu’en 2030 au moins. Il aura alors 88 ans. Cela lui laisse du temps. Si sa préférence pour son fils Teodorin est connue, ce dernier souffre de plusieurs handicaps. Dépeint comme colérique, il est visé par des enquêtes américaines et françaises sur la provenance de sa fortune estimée à 100 millions de dollars et décrié pour son mode de vie fastueux. Son frère Gabriel, en revanche, est apprécié des investisseurs étrangers. Mais il manque de soutiens intérieurs, d’autant qu’il n’est pas le fils de l’influente Constancia. Les incertitudes entourant la succession du patriarche pourraient conduire à "une brève mais intense flambée de violence", a confié un membre du gouvernement au Financial Times. Seul espoir : que cette jeunesse formée à l’étranger et sans perspectives d’avenir se décide, enfin, à prendre en main le destin de son pays.

Cités bling bling

Depuis le 6 novembre 2005 à 6 h 37, la capitale de la République de l’Union du Myanmar n’est plus Rangoon mais Nay Pyi Taw. La date et l’heure ont été soufflées par des astrologues. Située au centre de la Birmanie, cette "cité royale" compte des autoroutes à neuf voies qui traversent une cité à l’architecture fantasque. Non loin de là, au Bhoutan, une ambitieuse politique de grands travaux a donné naissance à quelques "villes-fantômes". Dans plusieurs pays d’Asie centrale, des dictateurs rivalisent d’exubérance et de mauvais goût, érigeant des monuments, voire des villes entières, à leur propre gloire. Sur le continent africain, non loin de Luanda, la capitale angolaise, une ville est sortie de terre en 2012. Sept cent cinquante immeubles, une dizaine d’écoles, une centaine de commerces ont été construits sur plus de 7 500 hectares par une société d’État chinoise. Coût : environ 3,5 milliards de dollars, payés en pétrole par le gouvernement. Seul hic, la ville, Nova Cidade de Kilamba, est vide : les loyers sont bien trop chers pour les Angolais. Joan Tilouine

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