Qatar : Youssef al-Qaradawi l’indésirable

Par Jeune Afrique

Jadis coqueluche de Doha, Qaradawi est aujourd'hui passé de mode. © Khalil Hamra/AP/SIPA

Vedette d'Al-Jazira, le télécoraniste égyptien Youssef al-Qaradawi a longtemps été le meilleur porte-voix des Frères. Mais ses positions tranchées commencent à agacer le Qatar, où il a trouvé refuge en 1970.

Entre Abou Dhabi et Doha, la tension est montée d’un cran. Au coeur de la discorde : l’Égypte. Si le Qatar soutient mordicus les Frères musulmans du Caire et d’ailleurs, les Émirats arabes unis, en harmonie avec l’Arabie saoudite, appuient le gouvernement intérimaire formé par le maréchal Abdel Fattah al-Sissi. Une position inacceptable pour le cheikh Youssef al-Qaradawi, prédicateur sunnite d’origine égyptienne et Frère revendiqué, exilé au Qatar depuis 1970, qui officie chaque vendredi sur Al-Jazira. Le 24 janvier, le télécoraniste de 87 ans a donc décidé de frapper un grand coup.

Lors d’un prêche à la mosquée de Doha sur les événements en cours en Égypte, Qaradawi a jeté l’anathème sur les Émirats. Leur faute selon lui : faire entrave à une gouvernance islamique. Retransmise à la télévision qatarie une semaine plus tard, cette "provocation" a déclenché une nouvelle crise diplomatique entre les deux voisins. Anwar Gargash, le ministre émirati des Affaires étrangères, a illico convoqué Fares al-Nuaimi, l’ambassadeur du Qatar, tandis qu’Abdullatif Ibn Rashid al-Zayani, le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe, est monté au créneau pour dénoncer "de fausses accusations qui servent les ennemis de la nation islamique".

Des prêches antisémites, antichiites ou anti-impérialistes

Passé quatre fois par la case prison en Égypte, proche des Frères musulmans dont il épouse les idées et les luttes, Qaradawi s’est davantage illustré, ces dernières années, par des prêches douteux – notamment antisémites, antichiites ou anti-impérialistes – que par ses réflexions théologiques lors de son émission, La charia et la vie. "C’est un excellent prêcheur, mais qui devient un peu gâteux, si je puis dire. Son autorité est de plus en plus contestée et son influence régresse. Il pourrait bien devenir encombrant pour le Qatar", analyse Yves Gonzalez-Quijano, chercheur au Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gremmo, à Lyon). Les positions tranchées du "global mufti", en cour auprès de l’émir-père Hamad Ibn Khalifa Al Thani, commenceraient en effet à déranger – sinon à agacer – son successeur, le jeune Tamim Ibn Hamad.

Longtemps considéré par Doha comme un outil du soft power, Qaradawi a été sollicité pour servir la diplomatie du Qatar.

Longtemps considéré par Doha comme un outil du soft power, Qaradawi a été sollicité pour servir la diplomatie du Qatar : pour réchauffer les relations avec l’Algérie et oeuvrer à la réconciliation nationale avec les islamistes, pour appeler à la mort de Kadhafi sur Al-Jazira pendant la guerre, pour soutenir la rébellion islamiste en Syrie et convaincre la Jabhat al-Nosra de renoncer au label Al-Qaïda… Ces dernières années, il a porté à sa manière des messages, donné le ton et transposé la doctrine diplomatique qatarie à sa large audience. Mais les temps ont changé : Khaled al-Attiyah, le ministre des Affaires étrangères, a récemment souligné que les positions du religieux ne traduisaient pas la politique étrangère de l’émirat.

Qaradawi semble passé de mode

Interdit au Royaume-Uni et aux États-Unis, indésirable en France, où l’ancien président Nicolas Sarkozy avait refusé qu’il assiste à la 29e Rencontre annuelle des musulmans de France, en avril 2012, Qaradawi semble passé de mode. Le 18 février 2011, le télécoraniste était retourné au Caire, pour la première fois, afin de diriger la prière sur la place Al-Tahrir. Il revendique une part de paternité, souvent moquée, des mouvements de contestation qui ont à la fois renforcé les Frères musulmans et démontré leur incapacité à gouverner. Aujourd’hui, le régime militaire égyptien demande son expulsion du Qatar.

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