Rwanda : aux origines du génocide

Les historiens Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda. © Vincent Fournier/J.A.

Les historiens Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda déconstruisent méthodiquement la théorie qui fut la matrice idéologique de la tragédie du génocide au Rwanda en 1994 dans un livre érudit sans être savant.

C’est une idéologie désuète issue de vieux grimoires, comme une photo couleur sépia retrouvée dans un coffre poussiéreux au fond du grenier d’un aïeul. Mais ce vestige de l’anthropologie raciale qui servit de boussole aux aventuriers et missionnaires européens venus explorer la région des "sources du Nil" et évangéliser ses populations représente surtout un héritage empoisonné, qui a semé une division durable dans les coeurs avant de culminer avec la campagne d’extermination des Tutsis du Rwanda menée entre avril et juillet 1994.

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Après avoir coécrit en 1995 (avec Jean-François Dupaquier et Joseph Ngarambe) un ouvrage de référence sur les médias du génocide au Rwanda, les historiens Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda sont remontés aux racines idéologiques du mal. Dans Rwanda : racisme et génocide. L’idéologie hamitique, ils relatent la genèse, les dérives criminelles et la permanence d’une idéologie largement méconnue, qui fut pourtant la matrice de ce génocide en terre africaine dont la 20e commémoration sera célébrée en avril.

"Ce schéma racial est né dans le même creuset que celui opposant Aryens et Sémites", remarquent en préambule les auteurs, pour qui "le produit de ces traditions "savantes" est le même, au Sud comme au Nord : un déni d’humanité et une politique d’exclusion puis d’extermination". "Nilo-Hamites" conquérants face aux Bantous autochtones, Tutsis contre Hutus ou Congolais, la théorie historique qui fonde l’idéologie hamitique continue malheureusement de prospérer autour de ce culte binaire.

Jeune afrique : Quels sont les fondements de l’idéologie hamitique ?

Jean-Pierre Chrétien : Cette idéologie à prétention scientifique, qui apparaît au XIXe siècle, consiste à distinguer entre les Noirs deux catégories profondément différentes sur le plan racial, en fonction des types physiques, des impressions esthétiques, de l’organisation des sociétés… L’une est désignée comme "nègre" et l’autre considérée comme résultant d’un métissage entre Noirs et populations venues du Proche-Orient. Cette seconde catégorie sera considérée comme supérieure du fait de cette ascendance non africaine.

Cette mythologie ethno-raciale a concerné divers peuples en Afrique, comme les Peuls ou les Massaïs. Pourquoi a-t-elle prospéré dans la région des Grands Lacs ?

Marcel Kabanda : À partir de la fin du XIXe siècle, le Rwanda et le Burundi offrent à cette théorie une sorte de laboratoire. Cette dernière sert alors d’outil de gestion de ces sociétés pour les Européens. Considérant cette catégorie de "faux nègres" – les Tutsis – comme une race supérieure, les missionnaires et les colonisateurs vont en faire des intermédiaires dans leur stratégie d’évangélisation et d’administration indirecte. Les aristocrates tutsis qui composent la cour royale sont vus comme ayant une aptitude naturelle à commander – un jugement qui sera étendu à tous leurs semblables, bien au-delà de la cour. Quant aux Hutus, ils sont considérés comme de simples "nègres", tout juste bons à servir. On sort là du domaine des idées…

J.-P. C. : La thèse sous-tendue, c’est que dans "les ténèbres de l’Afrique" – pour reprendre l’expression de Stanley -, des "nègres" ordinaires n’auraient pu accoucher de royaumes aussi bien structurés. Donc ça ne pouvait être l’oeuvre que d’une race supérieure, qui est assimilée à la classe des aristocrates tutsis. L’explorateur britannique John Speke a, le premier, diffusé la thèse d’invasions anciennes venues de la côte orientale du continent. Les Tutsis seraient donc de "race hamitique", et les Hutus de "race bantoue".

L’alliance du colonisateur et de l’Église finira par s’inverser au profit des Hutus. Comment l’idéologie hamitique évolue-t-elle alors ?

M. K. : On assiste à un renversement des positions mais pas de l’idéologie elle-même. De la même manière que la colonisation du pays s’était appuyée sur l’idéologie hamitique, sa décolonisation s’inscrira dans ce cadre mental. Parmi un petit groupe de Hutus instruits émerge l’idée que le Rwanda fait face à une double colonisation : celle des Européens, mais aussi et surtout celle des Hamites sur les Bantous. Ils vont donc revendiquer en priorité une décolonisation de la domination hamite, vue comme la plus néfaste. C’est ce qui va accoucher de la fameuse "Révolution sociale" de 1959, appuyée par la Belgique et par l’Église, lors de laquelle les Hutus vont reprendre possession de "leur" pays.

Dès lors, cette idéologie servira à justifier une politique d’apartheid ainsi que des pogroms anti-Tutsis…

M. K. : Il s’agit de libérer le "petit peuple" hutu des "féodaux" tutsis. Une certaine violence va s’instaurer contre ces derniers, quel que soit leur statut social : déportations, exactions, pillages… Jusqu’aux massacres de grande ampleur commis fin 1963-début 1964.

Au début des années 1990, l’idéologie hamitique se superposera à l’idéologie génocidaire…

J.-P. C. : Sous l’influence d’une faction dirigeante extrémiste hutue, on va clarifier le débat sur un mode exclusivement racial. Autrement dit, on nie l’existence d’un jeu politique complexe entre la rébellion du Front patriotique rwandais (FPR) [largement composée de Tutsis contraints à l’exil], l’opposition intérieure – essentiellement hutue – et le gouvernement du président Habyarimana. Le message devient : "C’est une lutte entre les Hutus et les Tutsis." On voit alors refleurir l’allusion aux "féodaux" venus de l’extérieur.

Cette idéologie perdure-t-elle depuis le génocide ?

M. K. : Oui. Dans l’est du Congo, une zone frontalière avec le Rwanda où vivent des Congolais rwandophones, on a vu prospérer par contagion le mythe du conflit entre Hamites et Bantous. D’ailleurs, cela ne date pas de 1994 : dès 1963, un faux document faisant état d’un plan de colonisation de la région par les Tutsis était élaboré dans le Nord-Kivu. Trente ans plus tard, les interventions successives de l’armée rwandaise au Congo ont été interprétées comme la concrétisation de ce dessein visant à constituer un "empire tutsi-hima". Dans cette affaire, le Rwanda est assimilé au président Paul Kagamé, et Kagamé aux "envahisseurs" tutsis.


Photographies de victimes. Mémorial du génocide à Kigali. © AFP Imageforum

Un autre pôle plus hétéroclite, dites-vous, a intégré cette idéologie à une critique de l’impérialisme américain et du sionisme.

J.-P. C. : Cette fois, on est en présence de groupes variés qui sont fascinés par des explications de type conspirationniste. On y trouve aussi bien des gens très droitiers, par exemple des souverainistes français farouchement anti-Américains, que des cercles qu’on pourrait qualifier de gauchistes, en Europe ou en Amérique du Nord. Ils ont en commun de dénoncer une forme de complot géostratégique qui serait fomenté depuis Washington. Dans cette grille de lecture, les Tutsis sont vus comme l’instrument des Anglo-Saxons et des Israéliens pour dominer l’Afrique centrale – n’oublions pas que la littérature coloniale a qualifié les Tutsis de "juifs de l’Afrique". Ce credo est au coeur, par exemple, du livre de Pierre Péan, Carnages, où le génocide des Tutsis apparaît comme une péripétie dans un gigantesque complot "cosmopolite" dont les tentacules s’étendraient jusqu’au Soudan.

Vous concluez qu’on se trouve là dans un domaine qui relève plus de la foi religieuse que d’une controverse historique argumentée.

M. K. : On est face à un fantasme exotique. Dès lors qu’on se trouve en Afrique, on n’évalue pas l’histoire contemporaine à l’aune des mêmes critères qu’ailleurs. C’est le regard sur le continent qui pose problème.

J.-P. C. : Il y a des années-lumière entre ces théorisations et la réalité. En Afrique, l’essentialisation ethno-raciale fait litière des calculs, des choix, des rapports de force, des stratégies politiques… Si nous ne tournons pas cette page, nous risquons de ne rien comprendre aux évolutions de l’Afrique de demain.

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Propos recueillis par Mehdi Ba

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