Centrafrique : la paix à tout prix

Catherine Samba-Panza et Jean-Yves le Drian, le 12 février à Mbaïki. © Fred Dufour/AFP

Dans le pays, la situation s'envenime et les efforts pour arrêter ce qui semble bien être une épuration religieuse demeurent pour l'instant insuffisants. Mais avec le doublement des effectifs de la mission africaine et l'arrivée d'un contingent européen, la tendance pourrait s'inverser.

"Un nettoyage ethnico-religieux est en cours", déclare António Guterres, le haut-commissaire de l’ONU pour les réfugiés. "Les violences interconfessionnelles sont en train de changer la démographie du pays, la partition de facto de la Centrafrique est un risque désormais réel", renchérit Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU. Depuis l’offensive, le 5 décembre 2013, des milices d’autodéfense anti-balaka, les musulmans sont en danger de mort à Bangui et dans l’ouest du pays. Selon Amnesty International, 100 000 personnes ont fui vers le nord-est, le Tchad et le Cameroun. Lynchages, destructions de mosquées, pillages de maisons… Les anti-balaka veulent se venger de l’ex-Séléka – la coalition qui a dévasté le pays de décembre 2012 à janvier 2014 – et effacer toute trace de l’islam. "À Bangui, les derniers musulmans se regroupent maintenant au Kilomètre 5 [un quartier de la ville] et autour de la grande mosquée centrale", concède Jean-Jacques Demafouth, ministre-conseiller à la présidence centrafricaine. "Pouvons-nous rester les témoins impuissants d’un nettoyage ethnique ?" lâche un officier français en poste à l’aéroport de Bangui. Pour les 1 600 militaires hexagonaux de l’opération Sangaris et les 5 400 soldats africains de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (Misca), le piège risque de se refermer très vite.

"Ceux qui voudront tuer seront traqués"

Afin de montrer que rien n’est perdu, Catherine Samba-Panza, la présidente de la transition, et Jean-Yves Le Drian, le ministre français de la Défense, se sont rendus le 12 février à Mbaïki. Dans cette sous-préfecture située à 80 km au sud-ouest de Bangui, les troupes françaises ont évité le pire. Début février, au lendemain du départ des combattants de l’ex-Séléka, les anti-balaka ont voulu tuer les civils musulmans. Une colonne de Sangaris est arrivée juste à temps pour empêcher le massacre. Mais les quelque 3 000 musulmans de la ville ont dû fuir. Aujourd’hui, ils ne sont plus que quelques dizaines. "Il n’y a pas d’épuration confessionnelle ou ethnique. Il s’agit d’un problème d’insécurité", a lancé la chef de l’État centrafricaine. "On va aller en guerre contre les anti-balaka. Ils pensent que, parce que je suis une femme, je suis faible. Mais maintenant, ceux qui voudront tuer seront traqués." Et Jean-Yves Le Drian d’ajouter : "Personne n’acceptera une partition du pays. Il faut absolument l’empêcher."

Comment sécuriser un pays à feu et à sang de 622 980 km² avec 7 000 hommes ? "C’est évidemment impossible. Rien qu’à Bangui, il faudrait déployer 500 soldats dans chacun des huit arrondissements. Pour tout le pays, 30 000 hommes seraient nécessaires", estime un officier de la gendarmerie centrafricaine. Pour l’heure, les contingents de la Misca se sont réparti les quartiers de la capitale comme ils ont pu. Les Burundais dans le centre-ville, les Congolais (du Congo-Brazzaville) dans le 3e arrondissement, les Gabonais dans le 4e, les Rwandais dans le 7e, etc. Les Français, eux, stationnent aux grands ronds-points. Dès qu’un chef de quartier appelle à l’aide, ils interviennent en appui des soldats de la Misca.

En province, les contingents nationaux africains se sont déployés dans les régions proches de leurs frontières. Les Congolais sont au sud, les Camerounais à l’ouest et les Tchadiens au nord du pays. Les Gabonais, eux, sont au centre. Font-ils de la figuration ? "Non. Grâce à nos forces, le ravitaillement de Bangui par la route a repris", se réjouit le colonel gabonais Léon Ndong Ntutume, officier chargé de la communication à la Misca. "Nous avons déjà escorté quatre convois depuis la frontière camerounaise." Au nord-est, à Bambari et à Bria, les forces tchadiennes de la Mission ont réussi à cantonner les combattants de l’ex-Séléka. "C’est bon signe, cela prouve que les forces impartiales exercent un ascendant moral sur les belligérants", se félicite le général sénégalais Babacar Gaye, représentant spécial du secrétaire général de l’ONU à Bangui.

Tumenta et Kararuza s’entendent bien et sont respectés

Les forces tchadiennes sont-elles vraiment impartiales ? Mi-décembre, une équipe d’enquêteurs du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a recueilli "des témoignages crédibles de collusion entre des éléments tchadiens de la Misca et des forces de l’ex-Séléka". Fin janvier, l’ONG Human Rights Watch a affirmé que plusieurs chefs de l’ex-rébellion circulaient entre Bangui et le nord de la Centrafrique sous la protection de convois de l’armée tchadienne. N’Djamena a démenti catégoriquement. "Si les Tchadiens conduisent des ex-Séléka jusque chez eux et les désarment, cela fait des combattants en moins chez nous", se rassure Jean-Jacques Demafouth.

Mais les unités de la Misca ne suivent-elles pas en priorité les ordres de leur pays d’origine ? "Non, elles obéissent au "comforce" [commandant de la composante militaire] de la Misca, le général camerounais Martin Tumenta Chomu, et à son adjoint, le général burundais Athanase Kararuza", répond le colonel Ndong Ntutume de la Misca. Commentaire de Demafouth : "Tumenta a le charisme et le ton pour commander. Kararuza dirige le Centre de commandement opérationnel [CCO], c’est un planificateur né. Les deux hommes s’entendent bien et sont respectés."

Comment éviter "la partition de facto" que redoute Ban Ki-moon ? Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, compte sur deux renforts militaires. En mars devraient arriver 500 soldats européens, qui sécuriseraient l’aéroport de Bangui. Les troupes françaises se déploieraient alors dans le nord-est pour soutenir la Misca. Et en juillet, les effectifs de la Misca doubleraient, ces forces passant alors sous la bannière de l’ONU.

L’Union africaine acceptera-t-elle que la Misca passe sous la tutelle des Nations unies ? Catherine Samba-Panza le souhaite, mais son homologue tchadien Idriss Déby Itno n’est pas pressé de voir entrer des Casques bleus dans un pays dont il connaît mieux que personne l’importance sécuritaire pour son propre État. "Les opérations de maintien de la paix de l’ONU, où ont-elles fait la paix ?" a-t-il lancé à un ministre français de passage à N’Djamena. "Au Soudan ? En Somalie ?" Comme le Tchad siège au Conseil de sécurité jusqu’à fin 2015, la France tente d’amadouer Déby Itno. La partie est serrée. Confidence d’un diplomate français : "L’influence de Déby en Centrafrique peut être positive. Le 10 janvier, c’est lui qui a fait tomber Djotodia [l’ancien numéro un de l’ex-Séléka]. Il n’a pas intérêt à ce que ça se passe mal à sa frontière sud."  

"L’État Séléka" ou la tentation du pire

Près de 1 600 ex-rebelles sont toujours cantonnés à Bangui. Mais depuis le départ forcé du pouvoir, en janvier, du président de la transition Michel Djotodia, l’essentiel de l’ex-Séléka se regroupe dans le nord de la Centrafrique. Les hommes présents dans le sud et l’ouest du pays se sont repositionnés entre Kaga-Bandoro, Kabo et Batangafo, un triangle proche de la frontière tchadienne. Leur but : rejoindre les "sélékistes" d’ores et déjà repliés dans les points stratégiques de l’Est et du Nord-Est, N’Délé, Birao et Bria (la capitale du diamant).

Affaiblie par l’arrivée des forces françaises de Sangaris en décembre, l’ancienne rébellion compte-t-elle mettre à exécution ses menaces de sécession, ce fameux "plan B" que Djotodia, son bras droit Noureddine Adam, et les autres ont évoqué pendant plusieurs mois ? Cette option est "sérieusement envisagée par l’aile radicale, mais il faudrait du temps pour la concrétiser. On ne divise pas un pays du jour au lendemain", souligne une source sécuritaire française.

En outre, une frange du mouvement espère toujours jouer un rôle politique à Bangui, n’envisageant une scission pour créer un "État Séléka" musulman que comme un dernier recours. D’autant que certains ex-rebelles sont au coeur de la transition. Le frère cadet de Michel Djotodia, Arnaud Djoubaye Abazene, et son neveu, Herbert Gontran Djono-Ahaba, ont ainsi été nommés respectivement ministre des Transports et ministre des Travaux publics, de l’Urbanisme et de l’Habitat dans le gouvernement d’André Nzapayéké.

Vincent Duhem