L’Amérique latine sur orbite

Eva Morales (2e à dr.) président bolivien, inaugure une station satellitaire au sud de La Paz. © Aizar Raldes/AFP

Pour échapper à l'espionnage de leurs communications par les États-Unis et affirmer leur indépendance, les pays du sous-continent multiplient les lancements de satellite. Avec l'aide de la Chine.

Brésil et Bolivie se sont à leur tour résolus à poursuivre l’aventure spatiale. Les pays d’Amérique latine sont aujourd’hui propriétaires de 72 satellites. Ils devraient en compter 98 en 2017 – et seulement dans le domaine des télécommunications. Cette évolution était inéluctable : c’est une question de sécurité nationale.

Après la révélation, en juillet 2013, des activités d’espionnage menées par les États-Unis au Brésil et au Mexique, Dilma Rousseff a accéléré les projets de lancement de plusieurs nouveaux satellites. Pour tenter d’échapper à la surveillance du Big Brother américain.

Il faut savoir que, lorsque la présidente brésilienne envoie un e-mail à Cristina Kirchner, sa collègue argentine, le message a toutes les chances de passer par un serveur à Miami, en Floride, comme c’est le cas de plus de 80 % de la circulation d’informations en Amérique latine… Comment s’étonner que les responsables latinos se tournent vers la Chine, le rival numéro un de l’Amérique ?

Une opération de marketing politique

C’est le cas par exemple d’Evo Morales. Flanqué d’une imposante délégation de ministres, le chef de l’État bolivien, grand contempteur des États-Unis devant l’Éternel, s’est rendu le 20 décembre 2013 sur la base chinoise de Xipang (dans le sud-ouest de la Chine), sur l’équateur. Il y a suivi avec une émotion non dissimulée le lancement de Túpac Katari, le premier satellite de télécommunications de son pays. Quatre-vingt-cinq pour cent de l’investissement – 300 millions de dollars (près de 220 millions d’euros) – ont été assurés par la China Development Bank et le reste par l’État bolivien. En 2008, Morales avait déjà vécu semblable événement en compagnie de feu le président vénézuélien Hugo Chávez : la mise sur orbite du Simón-Bolívar, qualifié à l’époque, non sans emphase, de "satellite socialiste au service du peuple". L’héritier politique du Comandante sait fort bien que, en prenant ses distances avec les Américains, il caresse son électorat dans le sens du poil à l’approche de la présidentielle du 5 octobre. "C’est avant tout une opération de marketing politique", confirme Carlos Malamud, analyste à l’Institut Real Elcano, à Madrid.

Une des principales plateformes de développement satellitaire

En matière spatiale, la Chine collabore depuis déjà plusieurs années avec des pays comme l’Argentine, le Venezuela, l’Équateur ou le Nicaragua. Elle est même aujourd’hui l’une des principales plateformes de développement satellitaire. Fruit d’une coopération sino-brésilienne, le satellite CBERS-3 a été placé sur orbite le 9 décembre 2013. Il est équipé de caméras permettant de surveiller les activités agricoles et forestières sur toute l’étendue de l’immense territoire brésilien. Et notamment de fournir le maximum d’informations sur la déforestation de l’Amazonie.

La plupart des satellites ont été construits en Amérique du Sud, mais aucun pays ne dispose d’une base de lancement. Un projet de construction est en cours au Brésil, mais il a pris du retard après un accident qui, en 2003, provoqua la mort de 25 scientifiques sur la base d’Alcântara (Nord-Est). D’ici à 2020, la Chine ambitionne de conquérir 15 % du marché mondial des mises sur orbite.

À quelques mois du Mondial de football et à deux ans des Jeux olympiques de Rio de Janeiro, en 2016, le Brésil a évidemment d’autres objectifs : le développement des services de téléphonie, d’internet et de télévision. Un appel d’offres a été lancé en vue de l’exploitation de quatre satellites géostationnaires… Dès 1985, il avait innové en la matière avec l’achat au Canada de Brasilsat A1. Il est vrai que, dans un monde de plus en plus globalisé, aucun État souverain ne peut plus se dispenser de posséder des satellites.