Fermer

Tunisie – Khayam Turki : « La question des alliances est prématurée »

Khayam Turki dans son bureau des Berges du lac, à Tunis, le 18 février. © Ons Abid pour J.A.

Étoile montante de la classe politique, le numéro deux d'Ettakatol revient sur l'adoption de la Constitution et décrypte les principaux enjeux des prochaines consultations électorales.

Stratège et numéro deux d’Ettakatol, la formation dirigée par Mustapha Ben Jaafar, le président de l’Assemblée nationale constituante (ANC), Khayam Turki, 48 ans, est l’une des étoiles montantes de la classe politique tunisienne. Volontiers présenté comme le "théoricien de la troïka" – l’alliance entre les islamistes d’Ennahdha, les sociaux-démocrates d’Ettakatol et le Congrès pour la République du président Moncef Marzouki, scellée au lendemain des élections du 23 octobre 2011 -, il avait été proposé au poste de ministre de l’Économie et des Finances en décembre 2011. Un conflit avec son ancien employeur, une filiale du groupe émirati Emaar, l’avait obligé à retirer sa candidature au dernier moment. Ce financier diplômé de Sciences-Po Paris et de l’Université américaine du Caire a mis à profit sa "traversée du désert" pour publier un livre-programme, Demain la Tunisie (Sud Éditions, 2013). En septembre 2013, il est devenu secrétaire général adjoint de sa formation après un vote serré lors duquel il a pris l’ascendant sur le lieutenant historique de Ben Jaafar, Khelil Ezzaouia. Fragilisé par les défections d’élus et une hémorragie de militants hostiles aux compromis avec Ennahdha, Ettakatol compte capitaliser sur le vote de la Constitution pour tenter de se replacer au coeur de l’équation politique.

jeune afrique : Quel sentiment domine après le vote de la Constitution, le 26 janvier ? Et à qui en revient le mérite ?

Khayam Turki : Le soulagement, ainsi qu’une fierté particulière, car notre secrétaire général, Mustapha Ben Jaafar, a présidé aux débats de la Constituante. Mais restons modestes et réalistes. Tout le monde a participé à son élaboration, y compris le général Abdel Fattah al-Sissi ! Le télescopage entre deux événements dramatiques à quelques semaines d’intervalle, en juillet 2013 – le lâche assassinat du député Mohamed Brahmi et le coup de force en Égypte -, a radicalement changé la donne. Et a fait peur à tout le monde. La Constitution n’est pas parfaite, mais elle sera probablement améliorée dans l’avenir. Il faut bien voir cependant que la loi fondamentale ne représente que le toit de l’édifice législatif. Les lois en forment les murs, les piliers. Il faudra sans doute dix ans pour mettre la législation tunisienne au diapason de la Constitution. Ces réformes seront impulsées par le gouvernement et le Parlement issus des prochaines élections. Elles vont transformer le visage de la société. Les prochaines échéances politiques seront donc déterminantes à cet égard. Peut-être plus encore que celles d’octobre 2011 !

Justement, faut-il conserver le même mode de scrutin – la proportionnelle au plus fort reste – et le même découpage électoral, au risque de favoriser la dispersion des voix et des sièges ?

La question se discute actuellement à la Constituante. Je pense qu’il serait dangereux de toucher au découpage électoral, en dépit de ses imperfections, car les conditions d’un débat serein ne sont pas réunies. Autant éviter les sujets qui divisent, surtout que la loi électorale doit être votée assez vite si nous souhaitons organiser les élections avant fin 2014. Le même raisonnement s’applique au mode de scrutin, que l’on pourrait cependant améliorer en y introduisant de légères modifications, par exemple un seuil de 3 %, de manière à limiter une trop grande dispersion des voix et des sièges, tout en favorisant l’expression du pluralisme.

La présidentielle et les législatives doivent-elles se tenir au même moment ?

Nous n’avons pas encore de position bien arrêtée. Certains, pour des raisons d’économie, disent qu’il serait préférable d’organiser le premier tour de la présidentielle et les législatives le même jour pour éviter trois scrutins consécutifs en quelques semaines. La question du calendrier sera néanmoins cruciale stratégiquement. Supposons que la présidentielle précède les législatives. Si le président élu est issu des rangs d’une formation dite petite ou moyenne, son parti bénéficiera d’une prime au scrutin suivant. Dans l’hypothèse inverse, une victoire à la présidentielle pourrait porter préjudice aux grandes formations comme Ennahdha et Nida Tounes. Car elle aurait presque inévitablement pour effet de coaliser tous leurs adversaires et de leur fournir un axe de campagne imparable : "Évitez de concentrer tous les pouvoirs entre les mains d’un seul et même parti." C’est un risque à prendre en considération pour les stratèges de ces formations.

S’il y a coïncidence entre les deux élections, on risque d’assister à une présidentialisation de la campagne législative…

Effectivement, c’est très possible, dans la mesure où les enjeux d’une présidentielle sont plus aisés à saisir que ceux des législatives. D’ailleurs, dans cette hypothèse, un parti privé de candidat crédible à la présidentielle risquerait de passer à côté des législatives. C’est un paramètre dont il faudra tenir compte.

Mustapha Ben Jaafar sera-t-il candidat, et si oui, doit-il au préalable démissionner de la présidence de l’ANC ?

Mustapha Ben Jaafar est notre candidat naturel. Mais rien n’est décidé. La question doit être débattue par les instances du parti. Quant à savoir s’il doit ou non démissionner préalablement, pour le moment, le problème ne se pose pas. S’il y a une décision collective à ce sujet qui intervient dans le cadre de la loi électorale, alors, bien entendu, nous nous y conformerons.

Pour les législatives, envisagez-vous des alliances avec d’autres formations centristes, voire la constitution d’une sorte de front, qui regrouperait par exemple Ettakatol, Al-Joumhouri de Néjib Chebbi, l’Alliance démocratique de Mohamed Hamdi et Afek Tounes de Yassine Brahim ?

Ces "alliances" dont vous parlez relèvent pour le moment de la spéculation. Rien n’a été décidé, ni officiellement ni officieusement, et les instances du parti n’ont pas été saisies de la question. Ettakatol ne se positionnera pas tant que la loi électorale ne sera pas connue. Quand celle-ci aura été clarifiée, nous prendrons la décision la meilleure pour notre parti. Que nous allions seuls ou non aux élections ne changera en réalité pas grand-chose pour nous. Nous allons continuer de prôner un gouvernement d’union nationale, dans le cadre d’une coalition le plus large possible.

Un de vos élus, Abdellatif Abid, s’est signalé par des prises de position virulentes et rétrogrades pendant le débat constitutionnel. Dans quelle mesure ses propos sur les droits politiques des binationaux et sur l’arabisation de l’enseignement engagent-ils Ettakatol ? Et faut-il le sanctionner ?

Ettakatol est un parti centriste d’obédience social-démocrate, mais la social-démocratie dont nous nous réclamons n’est pas une réplique de la social-démocratie européenne ; elle est enracinée dans l’identité tunisienne et en épouse la complexité. Il existe, en notre sein, une sensibilité conservatrice, qui est représentée notamment, mais pas seulement, par la personne que vous venez de citer. Et cette sensibilité a toute sa place dans notre mouvement, de la base au sommet. Nous sommes des sociaux-démocrates tunisiens et intégrons cette dimension conservatrice, ce qui, soit dit en passant, facilite notre dialogue avec des partis qui défendent un référentiel plus conservateur, et c’est ce qui explique notre parcours. Si l’on veut être un parti populaire, au sens noble du terme, c’est-à-dire proche du peuple, il faut comprendre et accepter les sensibilités profondes qui le traversent. Nous avons eu quelques débats en interne au sujet des prises de position de cet élu, mais l’incident est clos. Et nous n’avons jamais pensé exclure qui que ce soit pour des raisons de sensibilités et certainement pas un des fondateurs du parti.