Cinéma : « Layla » de Pia Marais, un huis clos sud-africain

Layla est aussi une belle histoire d'amour entre une mère et son fils. © JOUR2Fête

Mention spéciale du jury au Festival international du film de Berlin, le troisième long-métrage de Pia Marais, "Layla", décortique une société du repli sur soi, où l'enfer c'est toujours les autres.

Dans Layla, le nouveau film de la réalisatrice sud-africaine Pia Marais (À l’âge d’Ellen, Trop libre), la mort vient par l’automobile, de nuit, dans un virage. Mais la voiture y est aussi havre, refuge, bien plus que simple moyen de transport. "Pour moi, Layla n’est pas un road-movie, tranche néanmoins Pia Marais après un instant de réflexion. En Afrique du Sud, dès que l’on peut se permettre d’avoir une voiture, on en a une. Les gens y passent leur vie. C’est un lieu où la sécurité est garantie, où l’on peut s’enfermer." Elle a raison : Layla est aussi un film fantastique, un film d’anticipation, un film d’horreur sociale sur l’Afrique du Sud postapartheid. L’histoire en est simple et cruelle : recrutée pour faire passer des entretiens d’embauche dans un casino avec l’aide d’un détecteur de mensonge, la jeune mère célibataire Layla Fourie (Rayna Campbell) renverse un homme par accident en se rendant sur son lieu de travail. Au lieu de prévenir immédiatement la police, elle abandonne le corps dans une décharge… et entraîne son jeune fils dans une infernale spirale d’omissions et de non-dits.

L’utilisation du détecteur de mensonge n’est pas une licence artistique. En repérage en Afrique du Sud, Pia Marais – qui est mi-sud-africaine, mi-suédoise et vit en Allemagne – a été en contact avec une petite entreprise qui utilisait cet appareil pour tester des candidats à l’embauche. "L’Afrique du Sud est, d’un certain point de vue, un lieu futuriste où chacun se protège de ce qu’il craint. L’utilisation du polygraphe est horrible mais réelle. C’est un moyen de pression. Le pire, c’est que n’importe qui peut l’utiliser. Il y a des gens très bien et des gens très étranges fascinés par le pouvoir que l’appareil leur donne. La plupart sont des Blancs…"

Belle histoire d’amour entre un fils, Kane, et sa mère, Layla offre une vision sombre et nocturne de l’après-apartheid. Une société de la peur, où la sécurité est une obsession qui nourrit bien des entreprises. "Je ne connais personne qui n’ait pas été attaqué, en Afrique du Sud, confie Pia Marais. Les gens pensent que la situation ne peut pas s’améliorer et ils s’accrochent aux choses, aux objets. Dans cette société paranoïaque, il y a beaucoup d’investissements dans la protection. J’ai rencontré un grand nombre de professionnels qui prospèrent grâce au commerce de la tranquillité et de la sécurité."

Barricadés derrière leurs rideaux métalliques, protégés par leurs codes et leurs alarmes, arpentant les mondes factices des shopping malls ultrasécurisés, "ceux qui ont" s’isolent de "ceux qui n’ont pas". Devenu minorité, plombé par l’histoire et la discrimination positive, le mâle blanc sans le sou paie au prix fort l’évolution du pays, comme ce jeune homme, Eugene Pienaar (August Diehl), qui doit, dans le film, passer au détecteur de mensonge pour devenir… chauffeur.

Survie dans l’horreur économique

"Je ne vis pas en Afrique du Sud, je peux me permettre un regard distancié. Il y a là-bas une atmosphère effrayante qui me fascine. La méfiance règne, il n’y a pas de confiance qui tienne. La nuit, on ne voit personne, Johannesburg est une ville vide… Dans le film, je ne montre pas la violence, mais on peut la sentir."

Toute cette tension est sans doute concentrée dans cette scène, terrible, où, juché sur un pont, le fils de Layla menace de sauter si elle révèle la vérité de l’accident. "J’ai écrit le rôle de l’enfant en imaginant que je travaillais sur un film d’horreur", affirme en souriant Pia Marais. À la fois glaçant et naïf, manipulateur et désarmé, Kane lutte en réalité pour sa survie. Et c’est bien de cela qu’il est question : de survie dans l’horreur économique.

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