Soumaïla Cissé : « IBK n’a pas de feuille de route » pour le Mali

Soumaïla cissé, le 4 avril à Levallois-Perret (France). © Sandra Rocha pour J.A.

Réconciliation, sécurité, justice... Soucieux de ne pas "hurler avec les loups", l'opposant numéro un à Ibrahim Boubacar Keïta, Soumaïla Cissé, n'en a pas moins une vision critique de l'action du président. Interview.

Perdant du second tour de l’élection présidentielle d’août 2013, Soumaïla Cissé, 64 ans, fait office d’opposant numéro un à Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). Mais un opposant tempéré, soucieux de ne pas tomber dans l’anathème permanent. Alors que le président traverse une mauvaise passe, le député de Niafunké dresse un bilan mitigé des premiers pas d’IBK à la tête du Mali.

Jeune Afrique : Sept mois après sa nomination, le Premier ministre Oumar Tatam Ly a présenté sa démission le 5 avril. Est-ce un échec pour IBK ?

SOUMAÏLA CISSÉ : Aucun président au monde ne pense garder un Premier ministre si peu de temps. Il y a eu soit une erreur de casting, soit des dysfonctionnements réels. Or la lettre de démission du Premier ministre est claire : il y a un problème de gouvernance au sommet de l’État. Cela confirme ce que je pensais : il manque une feuille de route à ce gouvernement, les priorités n’ont pas été définies.

Moussa Mara est-il la bonne personne pour diriger le nouveau gouvernement ?

C’est un jeune qui a des qualités, je lui souhaite bonne chance, mais je doute de sa capacité à rassembler. Son parti compte un seul député sur 147 à l’Assemblée. Le président n’a pas tenu compte du vote des Maliens aux dernières législatives.

Les négociations avec les groupes armés piétinent et l’aide internationale de 3 milliards d’euros n’est toujours pas débloquée.

Quel bilan tirez-vous des premiers mois d’IBK à la présidence ?

L’attente des Maliens était très forte sur des sujets comme la sécurité, la réconciliation nationale, la justice… On n’a pas beaucoup bougé depuis. Kidal est toujours quasi inaccessible. Dans le Nord, on assiste à une recrudescence de l’insécurité, et l’attaque du domicile de l’ancien président Alpha Oumar Konaré [le 5 avril] nous rappelle que Bamako n’est pas à l’abri. Les négociations avec les groupes armés piétinent. Enfin, les investisseurs ne sont pas encore rassurés, et l’aide internationale de 3 milliards d’euros n’est toujours pas débloquée.

Plusieurs responsables de la junte, dont Amadou Haya Sanogo, ont été inculpés et incarcérés. Cela doit vous réjouir.

Des responsables de la junte sont en détention, mais des gens convaincus d’avoir participé à des violences ne sont pas inquiétés, certains ont même été élus députés… Cela jure avec la philosophie de l’impunité prônée par le président.

Vous faites référence à Ahmada Ag Bibi. Son élection sous la bannière du Rassemblement pour le Mali [au pouvoir] vous reste en travers de la gorge ?

Il ne faut pas laisser croire que nous avons une justice à deux vitesses. Si des gens ont commis des fautes, il faut qu’ils les reconnaissent, qu’ils demandent pardon et que la justice soit saisie en cas de crime.

Iyad Ag Ghaly a franchi la frontière. Cela fait vingt ans qu’on discute avec lui…

Peut-on discuter avec Iyad Ag Ghaly, le chef rebelle d’Ansar Eddine ?

À mon avis, il a franchi la frontière. Cela fait vingt ans qu’on discute avec lui…

Et avec le Mouvement national de libération de l’Azawad [MNLA] ?

Je ne sais même plus qui représente ce mouvement. Le problème du MNLA, c’est la crédibilité de ses représentants. Avec qui va-t-on discuter pour être sûr que, si accord il y a, il sera respecté ? Idem pour le Mouvement arabe de l’Azawad.

Qui est responsable du blocage des négociations ?

Les responsabilités sont partagées. Les groupes armés sont divisés, mais le gouvernement n’a pas non plus une ligne très claire. La seule chose évidente, c’est que le président ne veut plus d’intermédiaire. Est-ce le bon schéma ? À mon avis, il faut tout de même un médiateur.

Qui ? Blaise Compaoré ?

Les objectifs qui lui avaient été fixés ont été atteints : élections présidentielle et législatives, accords sur l’intégrité du territoire et sur la laïcité de l’État. Maintenant, il faut voir quelles sont les perspectives nouvelles qui s’offrent au Mali.

Peut-on imaginer une autonomie plus large dans le Nord ?

Une large décentralisation pourrait être la solution pour toutes les régions du Mali. Mais si on veut décentraliser, il faut s’assurer de la qualité des ressources humaines et d’un apport financier sur le long terme – dix ans au minimum. Il faut un "plan Marshall" pour les régions défavorisées, en particulier celles du Nord.

La Mission des Nations unies au Mali remplit-elle sa mission ?

Beaucoup de Maliens s’attendaient à ce que la Minusma aide notre armée à reconquérir Kidal, ce qui n’a pas été le cas. À Gao et Tombouctou, les Casques bleus semblent commis à un service minimum. Seule la France mène la chasse aux jihadistes.

Mohamed Aly Bathily, le ministre de la Justice du gouvernement d’Oumar Tatam Ly, vous a accusé d’avoir volé 22 milliards de F CFA [33,5 millions d’euros] quand vous étiez ministre des Finances…

Notre opposition est républicaine, nous critiquons les programmes et nous nous prononçons sur les résultats.

J’ai déjà solennellement demandé au ministre d’apporter le moindre début de preuves à ses allégations. J’attends encore.

Vous tenez un discours très mesuré pour un opposant…

Je ne veux pas hurler avec les loups. Notre opposition est républicaine, nous critiquons les programmes et nous nous prononçons sur les résultats. Les Maliens nous jugeront à la tâche.

Pourriez-vous travailler avec IBK ?

Je n’exclus rien. Je ferai tout pour que mon pays s’en sorte. Aujourd’hui je suis dans l’opposition et je critique ce qui n’est pas bon. Mon combat est de construire une opposition républicaine avec un statut reconnu par l’État.