Tunisie – France : Nadia et Myriam Marzouki, la politique en héritage

Nadia : "la Tunisie n'a pas le droit à l'erreur tant les enjeux sont importants pour le Maghreb". © Olivier Boulez/J.A.

L'une est metteuse en scène, l'autre est politologue. Nadia et Myriam, les deux filles du président tunisien Moncef Marzouki mènent en France deux carrières d'excellence.

Chez les Marzouki, la politique est une affaire de famille. Le père, Moncef, la pratique : il est l’ancien opposant et actuel président tunisien. La fille cadette née en 1978, Nadia, l’analyse : elle est chercheuse au CNRS et travaille autant sur la place de l’islam dans la société américaine que sur les débats portant sur la liberté religieuse en Occident et au Maghreb. Son aînée de trois ans, Myriam, la met en scène : elle a opté pour une « politique portée par la poétique ». Agrégée de philosophie, cette dernière partage son temps entre enseignement et théâtre. C’est lors de ses études à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, à Paris, qu’elle s’est formée à l’art dramatique avant de se perfectionner à l’école du Théâtre national de Chaillot.

Affectée à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), la femme de théâtre à la silhouette fluette et au caractère bien trempé n’a pas cherché à fuir la banlieue parisienne pour un lycée élitiste ou une université renommée. Son engagement l’a conduite à travailler avec des habitants de ce département déconsidéré où l’offre culturelle est rare, et à les faire monter sur scène lors du dernier Festival d’Avignon, où elle présentait Le Début de quelque chose. Adaptée du roman éponyme de Hugues Jallon, cette création, fraîchement accueillie par la critique, dissèque les ressorts d’un certain tourisme de masse, celui des clubs de vacances retranchés dans des lieux aux paysages idylliques mais à la démocratie défaillante. Une situation qui n’est pas sans rappeler celle de la Tunisie de Ben Ali, qu’elle dénonçait déjà dans le projet Invest in Democracy présenté également à Avignon, en 2011. Après la chute de celui qui fit emprisonner son père, et qu’elle vécut « avec une grande exaltation », Myriam Marzouki fut abasourdie par les publicités commandées par l’Office national du tourisme tunisien qui instrumentalisèrent la révolution pour attirer les touristes déserteurs. L’une d’elles représentait un terrain de golf barré du slogan « On dit qu’en Tunisie, les balles fusent »…

La mise en scène de Myriam, elle, peut se faire clinique, froide et analytique.

Son répertoire, essentiellement contemporain, repose souvent sur des essais ou des textes poétiques, sa mise en scène, elle, peut se faire clinique, froide et analytique. Tous deux servent un théâtre qui interroge avec force les problèmes liés à la mondialisation économique, aux rapports néocoloniaux, aux processus de décérébration des masses et aux malaises sociaux, lesquels préoccupent également Nadia Marzouki. Dans son dernier essai, L’Islam, une religion américaine ? (éd. Seuil, 2013), la jeune politologue au parcours d’excellence – titulaire d’un doctorat de Sciences-Po, elle a travaillé dans les universités américaines les plus en vue (Berkeley, Princeton et Yale) avant de rejoindre l’Institut universitaire européen de Florence (2010-2012) puis le CNRS – revient sur l’évolution de la perception de l’islam aux États-Unis. Et déconstruit les clichés. À la différence de ce qui se passe dans l’Hexagone, explique-t-elle, les musulmans sont la plupart du temps très bien intégrés à la société américaine et appartiennent à la classe moyenne. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, le tournant décisif quant à la perception négative de l’islam ne date pas tant du 11 septembre 2001 que de 2008, avec l’arrivée du premier président afro-américain à la Maison Blanche. Auparavant, l’ennemi désigné n’était pas l’islam en tant que tel mais celui, radical, pratiqué à l’étranger. La création du Tea Party qui a accompagné l’accession à la magistrature suprême de Barack Obama, défend-elle, a modifié ce discours en multipliant les controverses sur la construction de mosquées, la charia ou encore le port de la burqa. L’islam relève dès lors d’un problème de politique intérieure.

« Face à un discours qui en fait une religion de guerre, il ne suffit pas de répondre que c’est une religion de paix, expliquait-elle lors de la parution de ce récent ouvrage. On est alors dans la surenchère langagière. Ce qui se passe en Tunisie avec l’explosion de spectacles de danse de rue est très important, car on a affaire à une sorte de réaction spontanée à ces trois types de discours (libéral, séculier et religieux). »

Le pays de leur père, où toutes deux ont grandi, Nadia et Myriam le regardent avec une attention très particulière, non sans crainte. « La Tunisie n’a pas le droit à l’erreur tant les enjeux sont importants pour le pays lui-même et pour le Maghreb », avance la chercheuse qui, comme son aînée, « pour des raisons éthiques évidentes » se refuse à commenter les décisions de Moncef Marzouki. De peur d’être uniquement perçues comme les « filles de », les deux soeurs se sont imposé une règle stricte et refusent d’être photographiées ensemble. Tout juste consentent-elles à avouer leur « admiration pour [le] combat » de leur géniteur. « Il y a eu un revirement de l’Histoire totalement imprévisible, donnant presque un caractère irréel aux événements, confie la metteuse en scène lorsqu’elle repense à la révolution de 2011. Mon père a changé radicalement de statut, passant d’un côté à l’autre, de l’opposition à la présidence. Je suis très fière de son parcours. »