Diasporas

Alexandra Ahouandjinou, donneuse de leçons

Le krav-maga, un art martial d'origine tchécoslovaque adopté par le Mossad israélien. © Vincent Fournier/J.A.

Docteur en philosophie, Alexandra Ahouandjinou, métisse franco-béninoise, est aussi professeur d'autodéfense.

On connaissait le kung-fu, le karaté, le judo et quelques autres pratiques qu’un oxymore qualifie d' »arts martiaux ». Le krav-maga, par contre, jamais entendu parler. Hop, réflexe Wikipédia et nous voilà renseigné sur une discipline a priori peu sympathique : « Méthode d’autodéfense tchécoslovaque adoptée par Tsahal et le Mossad, et par de nombreuses troupes d’élite dans le monde. » Bon, est-il finalement vraiment nécessaire d’aller à la rencontre d’Alexandra Ahouandjinou, « professeur de self-défense » ? Le titre de son livre, Petit Kit philosophique de survie pour faire face aux agressions de la vie quotidienne, et sa seconde casquette – docteur en philosophie – rassurent. Allons-y donc, en évitant les mouvements brusques, histoire de ne pas se retrouver sur le trottoir, la tête dans le caniveau – fût-il celui du 16e arrondissement de Paris.

Bien sûr, elle est jolie et plutôt fluette, histoire de tromper l’ennemi. La ruse est connue, ne pas baisser la garde. Commençons par ces questions anodines qui trahissent tant. L’enfance, terreau auquel l’adulte revient toujours, quoi qu’il en dise. Elle, c’est un père béninois d’origine togolaise et une mère française. Née en 1979 dans le 14e arrondissement, elle vit pendant cinq ans à Orly, dans une cité HLM. Sa mère est prospecteur placier à l’ANPE, son père travaille aux douanes. Plus tard, ce sera Choisy-le-Roi, « une banlieue moins racailleuse », jusqu’à l’âge de 17 ans. Mais les premiers souvenirs ne se soucient guère de la géographie. « Je marchais à peine et je tenais le doigt de ma mère, raconte-t-elle. C’était dans la rue, il venait de pleuvoir et il y avait un filet d’eau où se reflétait l’éclat du soleil. Je crois que c’est mon premier souvenir de beauté. » Mais il y a autre chose : « Je me souviens aussi d’une grosse colère au cours de laquelle j’ai donné un coup de pied à ma mère. J’en ai conçu une terrible culpabilité. »

Enfant métisse, Alexandra Ahouandjinou entend comme tant d’autres des réflexions à caractère raciste. « J’étais première de ma classe et je me demandais si j’étais rejetée parce que j’étais noire ou parce que j’étais bonne à l’école. » Plus tard, les choses seront plus claires quand des professeurs lui asséneront qu’elle a « un cocotier dans la main » ou qu’elle ferait mieux « de faire du sport plutôt que de la philosophie ». Mais passons sur la France, allons au Bénin. Ou pas, puisque de ce pays elle ne connaît que les cadeaux que lui rapportait son père, l’odeur si caractéristique des statuettes et tambourins pour touristes. « Ma mère ne voulait ni aller au Bénin ni nous y emmener parce qu’il y avait trop de demandes d’argent de la part de la famille paternelle. Aujourd’hui, si je n’y suis pas retournée, c’est aussi parce qu’elle craignait qu’on aime trop et qu’on s’éloigne. »

La philosophie débarque chez elle à l’adolescence, quand sa soeur rapporte un exemplaire de L’Être et le Néant, de Jean-Paul Sartre. Un pavé peu accessible pour une fille de 13 ans, mais fascinant. « Quelque chose me parlait dans cette abstraction », dit-elle. Véritable « extraterrestre », selon ses propres termes, elle « cartonne en fac », soutient une thèse sur Heidegger en 2003 et obtient un diplôme d’ingénieur en informatique en 2004. Mens sana in corpore sano, elle pratique avec assiduité le kung-fu. Et le justifie ainsi : « Je n’ai jamais supporté l’idée d’avoir à subir une quelconque violence. J’avais une soeur très féroce envers moi, et je pense que ma détermination vient de là. »

Au début, elle n’imagine pas en vivre et entame sa vie professionnelle dans une société de services, Accenture, puis chez Vision IT Consulting Group. Pas longtemps. « Ça m’a saoulée, dit-elle. C’était un peu trop faux-cul et j’ai du mal à être faux-cul. Et puis je voulais un peu plus de vie à côté, je commençais à déprimer. » En outre, elle s’est découvert la passion du krav-maga, qui lui convient mieux « humainement » et lui permet de voir les gens « évoluer, grandir ». « J’aime bien ce qui est lié à l’histoire juive, la notion de rebonds, ces situations extrêmes où vous trouvez quand même le souffle pour vous en sortir. » Elle est devenue prof, notamment pour le fils d’une célébrité dont elle ne doit en aucun cas dévoiler le nom…

« L’idée du livre est venue de mon éditrice chez Plon. Je n’ai pas été séduite au début, puis je me suis dit que ce n’était pas idiot de faire le lien entre la pratique de l’autodéfense et la philosophie, d’essayer de rendre mon expérience transmissible. » Le résultat ? Un manuel gentillet qui invite à « faire un pas de côté » face à la violence et, comme dirait Emmanuel Kant, à toujours considérer autrui comme une fin, non comme un moyen. OK, pas de provocation inutile. Et puis Alexandra Ahouandjinou ne compte pas s’arrêter là : elle travaille sur un roman de science-fiction. « J’ai besoin de la sensualité des mots. Je ne peux plus me contenter du concept asséché. »

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