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Téléréalité

par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Au Kenya, c’est une grande première, dont on espère qu’elle essaimera un peu partout sur le continent. Un débat télévisé entre candidats à une élection présidentielle, censée être un événement crucial dans la vie d’un pays, est, chez nous, aussi rare qu’un salafiste tunisien ou égyptien tolérant. Celui qui a réuni sur un plateau les huit prétendants – dont les deux favoris, Raila Odinga et Uhuru Kenyatta – qui s’affronteront lors du scrutin du 4 mars prochain a suscité un engouement sans précédent. Retransmis également en streaming sur YouTube pour une plus large diffusion, notamment auprès de la diaspora, préparé en amont avec les internautes qui souhaitaient soumettre leurs questions (près de 5 000 en tout !) et proposer les thèmes à aborder, un tel débat a marqué un grand pas en avant sur le chemin de la démocratie. Aucune question gênante éludée, et certainement pas le cas du fils de Jomo Kenyatta, premier président du pays, réclamé par la Cour pénale internationale (CPI), qui le soupçonne d’avoir orchestré les violences de la crise postélectorale de 2007…

Il faut se souvenir de ce qu’a pu représenter, pour les Ivoiriens, le débat entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, le 25 novembre 2010. Ou, pour les Égyptiens, celui entre Amr Moussa, ex-secrétaire général de la Ligue arabe, et l’islamiste Abdel Moneim Aboul Foutouh, le 10 mai 2012. Au-delà de l’aspect historique, et bien que cela n’ait pas empêché la Côte d’Ivoire de basculer dans l’horreur, ni permis aux Égyptiens de voir s’affronter en direct les deux véritables finalistes du second tour, il s’agit là d’un exercice indispensable de transparence, mais aussi d’une vraie leçon d’humilité pour des personnalités qui n’y sont guère habituées. Débattre en public, sur un média lourd, accessible à presque tous, sans pouvoir éviter les questions qui fâchent (à moins d’en assumer les éventuelles conséquences électorales) n’a rien à voir avec un grand meeting dans un stade acquis à sa cause. Il n’est point non plus question ici de moyens financiers ou humains, d’entregent médiatique favorable, de zélés thuriféraires qui parlent à votre place. Non, pas d’autre choix que de se mettre au diapason de ceux que l’on prétend vouloir diriger, répondre à leurs interrogations, expliquer sa vision et décliner un programme qui ne se contenterait pas d’égrener des slogans creux ou des promesses en l’air. C’est une arène où il faut ferrailler, convaincre, s’expliquer, séduire, argumenter.

La démocratie, que l’on dit en progrès en Afrique, ne peut se contenter d’opérations de vote plus transparentes, de listes électorales clarifiées et négociées entre partis, de commissions de surveillance ou d’institutions moins dépendantes du pouvoir qu’hier. Ces débats ne régleraient pas tout, naturellement. Mais ils feraient beaucoup pour, enfin, susciter l’intérêt des Africains pour la vie politique de leur pays. Qui n’a rêvé de voir en découdre sur un plateau télévisé Paul Biya et John Fru Ndi, Joseph Kabila et Étienne Tshisekedi, Macky Sall et Abdoulaye Wade ou, dans un style différent, Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi ? 

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