Orphelins de Nyerere

Écrit par Par Jean-Dominique Geslin

APRÈS AVOIR OCCUPÉ LE DEVANT DE LA SCÈNE politique pendant plus de quarante ans, Julius Nyerere fait désormais partie de l’Histoire. Toutefois, on peut s’interroger sur l’héritage que laisse le Mwalimu. Car, si sa réputation d’intégrité demeure intacte, l’ex-président a fait des choix dont le pays supporte toujours les conséquences. En 1967, Nyerere lance le socialisme Ujamaa, doctrine utopique qui tente de combiner les principes de solidarité tirés de la civilisation africaine et les progrès techniques inspirés de la science moderne. Un choix qui lui vaut un incontestable prestige dans les milieux tiers-mondistes. Mais les principes de l’égalitarisme agrarien en terre swahilie ne sont pas évidents à mettre en pratique. Et la collectivisation n’est pas du tout du goût des paysans tanzaniens, qui refusent de sacrifier leur lopin familial pour aller travailler dans ces nouveaux kolkhozes à l’africaine.
En voulant imposer le processus de « villagisation », le Mwalimu commet sa première erreur. Il persiste en décidant de nationaliser les banques et les entreprises industrielles, les compagnies de transport ou les sociétés de travaux publics, sacrifiant dans la foulée leur rentabilité. L’économie « dirigée » est vite déboussolée, engluée dans une bureaucratie stérile. Conséquence, la population s’appauvrit. Grâce à la sympathie que suscite son expérience et s’appuyant sur son image internationale, Nyerere parvient alors à sensibiliser les bailleurs de fonds à la crise que traverse son pays. Résultat : la Tanzanie devient bientôt le pays d’Afrique qui reçoit le plus d’aide en proportion de sa population.

En 1985, Nyerere jette l’éponge. Las de « diriger un pays obligé de mendier sa nourriture », il passe la main le 5 novembre, en laissant son Premier ministre, Ali Hassan Mwinyi, procéder aux réformes structurelles souhaitées par le Fonds monétaire international (FMI). Dévaluation, compression des dépenses publiques, suppression des subventions des produits de première nécessité… Peu à peu, la Tanzanie se convertit aux vertus du libéralisme et opte pour l’économie de marché. Avec les excès que cela implique. Longtemps réputée pour sa probité, elle fait l’apprentissage de la corruption. La croissance revient, mais ne réussit pas à faire reculer la pauvreté, et la malnutrition subsiste dans des proportions alarmantes.
Si l’environnement économique a beaucoup changé, la vie politique est restée très marquée par le Mwalimu. Dans ce pays réputé pour sa stabilité, on a l’habitude de respecter les choix du chef. Ainsi, en 1985, Julius Nyerere avait désigné Ali Hassan Mwinyi pour lui succéder. Et, en 1995, le Mwalimu avait imposé Benjamin Mkapa contre le choix du comité central. En choisissant des outsiders peu charismatiques, Nyerere a toujours tout fait pour conserver la mainmise sur le Chama Cha Mapinduzi (CCM), l’héritier du parti unique. Et pour la première fois de son histoire, les militants du CCM vont organiser le 4 mai des primaires pour désigner leur champion pour la présidentielle du 30 octobre prochain. Décédé le 14 octobre 1999, le père de la nation n’est plus là pour faire valoir sa préférence. Une nouvelle ère s’ouvre donc aujourd’hui pour la Tanzanie.