RD Congo : Matata, docteur d’État

Augustin Matata Ponyo a été nommé Premier ministre de la RD Congo en avril 2012. © AFP

Inflation, chômage, finances publiques... Augustin Matata Ponyo, le Premier ministre congolais n'a pas de recette magique, mais la cure d'assainissement qu'il a prescrite à la RD Congo commence à porter ses fruits.

La République démocratique du Congo est un cas à part. Dans aucun autre État au monde il n’existe un fossé aussi profond entre d’extraordinaires ressources agricoles, forestières, minières et énergétiques, et une terrible misère (qui frappe 70 % de ses quelque 70 millions d’habitants). Qualifié de « scandale géologique » en raison de la richesse inexploitée de son sous-sol, ce pays est un scandale tout court. Il n’y a qu’à observer ses infrastructures en déshérence, les prédations affectant tant ses familles que le budget de l’État, ou le manque de qualification de sa main-d’oeuvre, qui annule l’avantage des faibles coûts salariaux de celle-ci.

Pourtant, plusieurs éléments indiquent que quelque chose est en train de changer. La rébellion du Mouvement du 23-Mars (M23) semble vaincue dans l’Est. La capitale, Kinshasa, est plus propre. La plupart des fonctionnaires touchent désormais la totalité de leur solde, qui leur est versée, sans retard, sur un compte bancaire. Selon les estimations, le taux d’inflation était inférieur à 1 % à la fin de 2013. Le taux de change du franc congolais par rapport au dollar est stable. L’Afrique du Sud et les bailleurs de fonds internationaux sont en passe de signer un accord pour la relance du mégaprojet hydroélectrique Inga III. Enfin, la croissance s’accélère ! (lire l’encadré).

Enfin, la croissance s’accélère !

Impulsion

Augustin Matata Ponyo Mapon, le Premier ministre, n’est pas étranger à ces améliorations. Nommé le 18 avril 2012 par un Kabila soucieux de rassurer la communauté internationale après l’élection présidentielle chaotique de novembre 2011, l’ancien ministre des Finances a surpris en se livrant à une entreprise d’assainissement des moeurs économiques congolaises, un peu comparable à celle que Mario Monti a conduite pour éviter un effondrement de l’Italie.

Ce qui compte, finalement, c’est qu’Augustin Matata Ponyo a donné une impulsion dans la bonne direction, que tous les observateurs étrangers applaudissent. Quand il est arrivé à la primature, il y a pourtant trouvé une belle pagaille : ses rendez-vous étaient monnayés par le service du protocole ; des ministres empêchaient, en arrivant en retard au Conseil, tout vrai travail gouvernemental… Menacé de mort, il a néanmoins persévéré dans la rigueur, refusant notamment le doublement de la rémunération des députés. La remise à plat du budget de l’État a permis de réduire des dépenses calamiteuses et de récupérer quelque 450 millions de dollars (environ 330 millions d’euros), désormais affectés à des investissements publics dans l’éducation, les routes et les hôpitaux.

Harmonisation

Pour rassurer les investisseurs et les entrepreneurs, déjà ravis de la création d’une TVA, le Premier ministre a également fait adhérer la RD Congo à l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (Ohada). Le taux de l’impôt sur les sociétés a été réduit. Affligé de voir son pays classé parmi les derniers des 189 auscultés par la Banque mondiale dans son rapport annuel « Doing Business », Matata a tenu tous les mois une réunion des ministres concernés afin de régler l’un après l’autre les divers problèmes rencontrés par les entrepreneurs (permis de construire, raccordement à l’électricité, embauches, justice commerciale, etc.). Finalement, un guichet unique a été créé en vue de simplifier les formalités, depuis la création d’une entreprise jusqu’à sa liquidation.

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« On peut même penser que, bien qu’il n’ait pas la responsabilité de l’armée, les résultats économiques obtenus par le Premier ministre ont contribué aux succès militaires au Kivu, commente un observateur étranger. Ces progrès lui ont en effet valu l’attention de Washington et de Bruxelles, qui ont alors exercé une forte pression sur les Rwandais pour que ceux-ci cessent leur soutien à la rébellion en territoire congolais. D’autre part, la bancarisation progressive a garanti aux soldats un paiement intégral et régulier de leur solde : leur ardeur au combat n’a pu qu’en être renforcée… »

Obstacles

Des progrès ont donc été accomplis même si l’on est loin du conte de fées. « Les améliorations sont réelles, mais les effets ne se voient pas encore, résume Romuald Wadagni, associé responsable des activités en RD Congo du cabinet d’audit et de conseil Deloitte France. De plus en plus d’investisseurs s’intéressent au pays, qui multiplie les grands projets miniers et énergétiques, mais les entreprises nous demandent toujours de l’aide pour surmonter des obstacles administratifs. Il faudra du temps pour que la situation se normalise. »

Quels défis attendent Matata et ses successeurs ? « Il faudra améliorer la formation, répond Wadagni, parce que les étudiants ne savent pas grand-chose à la sortie de l’université », surtout dans le domaine des technologies indispensables au secteur industriel. « Autre chantier : réussir à susciter des vocations d’entrepreneurs au sein de la classe moyenne », poursuit-il. Le Premier ministre lui-même le reconnaît : « Les Congolais préfèrent travailler comme employés dans des sociétés étrangères plutôt que d’entreprendre. » Résultat : la RD Congo importe à peu près tout ce qu’elle consomme, soit l’équivalent, chaque année, de 1,3 milliard de dollars de produits, alors que seuls 10 % de ses terres arables sont cultivés… « C’est en améliorant la qualification de sa main-d’oeuvre et en comptant davantage de chefs d’entreprise, plutôt qu’en instaurant des taxes à l’importation, que le pays favorisera les produits locaux », conclut Wadagni.

La RD Congo importe chaque année 1,3 milliard de dollars de produits… alors que seuls 10 % de ses terres arables sont cultivés

Pléthoriques

Ajoutons quelques travaux d’Hercule au programme du gouvernement. La lutte contre la corruption passe par la reprise en main de l’administration fiscale, qui effectue toujours les redressements de manière aléatoire.

Mais l’épuration ne suffira pas, comme le montre l’exemple du port de Matadi (Bas-Congo), toujours inefficace malgré les mesures prises pour y réduire un personnel pléthorique. Encore faudrait-il aussi des infrastructures en état de marche, des unités productrices d’électricité fonctionnant plus qu’à la moitié de leur capacité et des coûts de transport (routes, rail, voies d’eau) qui ne soient pas quatre fois supérieurs à ceux pratiqués en Afrique australe. Les dizaines de milliards de dollars requis pour ces investissements devraient être prélevés dans les poches des très rentables compagnies minières, dont la transparence n’est pas le point fort.

Pour faire passer leur contribution au budget national de 9 % en 2010 à l’objectif officiel de 25 %, il faudra beaucoup plus que le décret interdisant la vente de gré à gré des concessions… Et d’abord faire en sorte que les inspecteurs de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (Itie) ne soient plus chassés manu militari des puits qu’ils doivent visiter. La direction est la bonne, mais la route est encore longue.

Dernières nouvelles du Fonds

JA2767p076 infoÀ la suite de la mission de ses experts à Kinshasa, du 18 au 22 novembre é2013, le Fonds monétaire international (FMI) a revu à la hausse son estimation de croissance pour le pays en 2013 : 8,3 %, au lieu des 6,2 % prévus dans son rapport d’octobre.

« Cette révision est due à une production de cuivre plus importante qu’escompté, qui compense le recul de celles de cobalt et de diamant, ainsi qu’à une hausse sensible des activités dans le commerce et la construction », explique Oscar Melhado, représentant résident du FMI à Kinshasa. La production de cuivre devrait en effet s’établir à 750 000 tonnes pour 2013, en hausse de 20 %.

« Le pays pourrait enregistrer un taux de croissance à deux chiffres à moyen terme », précise Melhado. Peut-être dès cette année, si les récents investissements dans l’agro-industrie permettent de relancer solidement l’activité (lire pp. 82-83), sinon en 2015. Le gouvernement vise en effet une croissance de 10,5 % dans deux ans – conforme aux prévisions du FMI, à 10,3 % -, tirée par les secteurs des mines, de l’agriculture, du BTP, des télécoms et du commerce.

En attendant, le taux d’inflation à la fin de 2013 devrait s’établir à 0,99 %, mieux que l’objectif fixé de 4 %. Quant aux réserves de change, elles dépassaient 1,7 milliard de dollars (plus de 1,2 milliard d’euros) fin novembre 2013, l’équivalent de deux mois et demi d’importations.

Cécile Manciaux

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