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Massoud est assassiné

Écrit par Abdallah Ben Ali

Achim Souhail, son attaché de presse, rappelle à Ahmed Shah Massoud que deux journalistes arabes l’attendent à Khwaja Bahauddin, le quartier général de l’Alliance du Nord, qui regroupe les factions afghanes hostiles au régime des talibans. En ce matin du 9 septembre 2001, le temps est à la brume dans les collines afghanes. Le « Commandant » hésite avant d’accepter de recevoir les reporters. « Pas plus de dix minutes », répond le « Lion du Panshir », qui s’apprête à s’envoler pour le Tadjikistan voisin.
Karim Touzani et son cameraman Kacem Bekkali se présentent comme des Belges d’origine marocaine travaillant pour le compte d’une chaîne de télévision islamiste baptisée Arabic News International (ANI-TV). Touzani pose sa première question : « Commandant, que ferez-vous d’Oussama Ben Laden quand vous aurez vaincu les talibans ? » Massoud éclate de rire. Le cameraman soulève sa chemise et actionne sa ceinture explosive. L’explosion tue le kamikaze et atteint le leader afghan en plein visage. Il meurt quelques heures plus tard. Autres victimes : l’attaché de presse et le traducteur de Massoud. Deux autres personnalités afghanes – le diplomate Massoud Khalili et le journaliste Fahim Dousty – sont grièvement blessées. Légèrement touché, le second « journaliste » tente de s’échapper ; il est abattu par les gardes afghans.

La mort du commandant Massoud secoue ses alliés et ses troupes. À tel point que celles-ci attendent une semaine avant d’annoncer le décès de celui qui incarnait l’unique alternative crédible aux mollahs de Kaboul. Le 16 septembre, Amir Saeb (« Monsieur le Chef ») comme le surnomment ses hommes, est enterré à Saricha, dans sa vallée natale du Panshir.
L’attentat révèle les graves défaillances du dispositif sécuritaire autour de Massoud. Les deux kamikazes étaient munis de faux passeports dérobés en Europe. Karim Touzani (de son vrai nom Abdessattar Dahmane), 39 ans, n’était pas marocain, mais tunisien. Il avait vécu treize ans en Belgique avant de passer la dernière année de sa vie dans un camp d’entraînement d’al-Qaïda à Jalalabad, près de la frontière afghano-pakistanaise. Son « cameraman » était, lui aussi, tunisien. Âgé de 31 ans, Rachid Bouraoui el-Ouaer (son vrai nom) est un ex-combattant en Tchétchénie. La chaîne de télévision ANI-TV n’a jamais existé. Les deux terroristes étaient en possession d’un autre précieux faux document : une lettre de recommandation signée Yasser el-Sirri, un célèbre islamiste égyptien qui dirige à Londres l’Islamic Observation Center (IOC), à destination d’Abdurrab Rassoul Sayyaf, l’un des principaux dirigeants de l’Alliance du Nord.
Mais le scénario n’a éveillé aucun soupçon. Pas plus, d’ailleurs, que l’étrange itinéraire emprunté par les deux hommes pour rejoindre le camp de Massoud : Dahmane et Ouaer avaient traversé toute la zone contrôlée par les talibans avant de franchir la ligne de front, le 15 août. Quinze jours plus tard, ils débarquent à bord d’un hélicoptère de l’Alliance du Nord à Khwaja Bahauddin sans être contrôlés

Héros de la guerre de libération de 1978 à 1989 face à l’armée soviétique, ministre de la Défense du gouvernement afghan reconnu par l’ONU, Massoud est un pieux musulman nourri également de culture française (il a étudié au lycée français de Kaboul). Il est l’homme à abattre pour les talibans, ces « étudiants en religion » qui, avec l’aide du Pakistan, contrôlent depuis 1996 la majeure partie du pays et y imposent un régime de terreur d’inspiration intégriste. Issu de la minorité tadjike, le Lion du Panshir a réussi à fédérer autour de lui une large coalition représentative de toutes les composantes afghanes, notamment des Ouzbeks, comme le général Abdul Rashid Dostom et des Pachtounes (ethnie majoritaire dont sont issus les principaux dirigeants talibans), tel Rassoul Sayyaf, autre illustre combattant contre l’armée Rouge. Soutenu par l’Iran, l’Inde et la Russie, le leader de l’Alliance du Nord avait été reçu à Bruxelles par Nicole Fontaine, la présidente du Parlement européen, quatre mois plus tôt. Les Américains et les Français avaient toujours refusé de lui prêter main forte. Craignant un retournement de situation après les attentats qu’ils allaient commettre aux États-Unis le 11 septembre – deux jours après le meurtre de Massoud -, les stratèges d’al-Qaïda avaient décidé de liquider le Lion du Panshir. Ils pensaient que l’Alliance du Nord, alors seule alternative aux talibans, ne pourrait survivre à son leader charismatique. Un calcul, on l’a vu, erroné.

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