Les vérités d’Ismaïl Omar Guelleh

Écrit par Propos recueillis à Djibouti par Cherif Ouazani

De la crise en Somalie à l'affaire du juge français Bernard Borel, en passant par ses projets ferroviaires et pétroliers, le chef de l'État djiboutien livre sa vision de l'avenir dans la Corne de l'Afrique.

A 59 ans, Ismaïl Omar Guelleh, président de la République de Djibouti, est un homme heureux. Pour la première fois, son pays, l’un des plus petits du continent, a accueilli avec succès un sommet régional : la onzième rencontre des chefs d’État du Marché commun d’Afrique de l’Est et australe (Comesa), les 15 et 16 novembre. À cette occasion, Guelleh a hérité de la présidence en exercice de l’organisation économique. Il succède au Rwandais Paul Kagamé, dont le mandat a été plutôt actif. « Pas question de faire moins », assure-t-on au palais de Haramous, résidence privée du chef de l’État djiboutien.
Depuis son élection en 1999 et sa réélection en 2005, Ismaël Omar Guelleh a montré l’étendue de son ambition pour son pays : un programme d’investissement de plus de 5 milliards de dollars d’ici à 2010 pour faire de Djibouti le Dubaï de l’Afrique orientale. Résultat : réalisation d’un terminal pétrolier, à Doraleh, avec des capacités de stockage couvrant les besoins stratégiques de toute la sous-région ; extension des capacités de traitement des marchandises transitant par le port de Djibouti ; aménagement de l’aéroport international d’Ambouli en vue d’en faire un hub entre l’Afrique et le golfe Persique et ses pétromonarchies.
Bref, la présidence du Comesa pour un an arrive à point nommé pour les rêves de grandeur de Djibouti. Guelleh en a conscience, mais se défend de mettre l’organisation au service exclusif de son pays. « Bien sûr, il s’agit de conforter la position de Djibouti au sein du Comesa, mais ma priorité ira vers l’intégration économique régionale », confiait-il quelques heures après avoir clos les travaux du Sommet. Et si l’Union douanière ou le partenariat avec les grands ensembles figurent également sur son agenda, le tout nouveau président en exercice sait pertinemment qu’aucune stratégie de développement ne saurait être efficace sans la stabilité politique et le silence des armes.
Or l’espace du Comesa, composé de vingt pays allant de l’Égypte à l’Angola en passant par le Malawi, les Seychelles et l’Ouganda, est déchiré par de nombreux conflits. Particulièrement en Somalie, où la situation porte les germes d’une guerre régionale. Dans cet entretien réalisé avant la disparition, le 21 novembre, de son prédécesseur Hassan Gouled Aptidon, père de la nation djiboutienne, le président Ismaël Omar Guelleh revient sur ses relations avec certains de ses pairs, le contexte géopolitique qui prévaut dans la sous-région et le rôle qu’il entend y jouer pour éviter l’embrasement.

Jeune Afrique : Au Sommet du Comesa, vous avez déclaré que votre sous-région était un espace de stabilité politique caractérisé par d’importantes avancées démocratiques. N’est-ce pas un peu exagéré ?
Ismaïl Omar Guelleh : Pas du tout ! La majorité des États membres du Comesa ont une représentation nationale issue d’élections transparentes où les conflits pouvoir-opposition sont gérés de manière sereine. Bien sûr, il subsiste, ici et là, quelques poches d’instabilité politique.
La crise somalienne, qui pourrait dégénérer en conflit régional, ne serait alors qu’une poche d’instabilité ?
La situation en Somalie n’est pas plus dangereuse en 2006 qu’elle ne l’était en 1996 ou 1991. Voilà plus de quinze ans que ce pays est sans État et que des seigneurs de guerre s’y entre-déchirent à coups d’artillerie lourde dans les villes et les villages. Les Djiboutiens le connaissent bien. Beaucoup partagent avec les Somaliens la même langue, la même culture et souvent les mêmes ancêtres. Notre diplomatie n’a jamais été absente quand la Somalie était à l’ordre du jour d’une rencontre internationale. Nous avons parrainé à Arta, chez nous, des accords de paix qui ont débouché sur le silence des armes et le répit pour les populations. Nous connaissons les acteurs du conflit et nous sommes convaincus que la situation humanitaire ne s’est pas davantage dégradée depuis l’apparition de ceux que l’on compare aux talibans – je parle de l’Union des tribunaux islamiques.
Un rapport des Nations unies sur les violations de l’embargo sur les armes à destination de la Somalie cite Djibouti
Ce document est scandaleux. La mauvaise foi de ses auteurs, qui ont fait un rapport sur la Somalie sans jamais quitter leur hôtel à Nairobi, est manifeste. Nous avons saisi le Conseil de sécurité des Nations unies et nous n’excluons pas d’engager une action en justice. De quoi nous accuse-t-on ? D’avoir fourni des uniformes et des médicaments ? Cette opération, nous la revendiquons haut et fort. Elle n’avait rien d’une violation de l’embargo. Son caractère humanitaire est incontestable puisqu’elle s’est faite en collaboration avec le Comité international de la Croix-Rouge. Nous disposions d’un surplus de sérum, notre Croissant-Rouge a décidé de l’offrir au Croissant-Rouge somalien.
Quant aux uniformes, ils étaient destinés aux forces d’un gouvernement appuyé par toutes les instances régionales et continentales. Où est le problème ? On nous accuse d’avoir acheminé cette cargaison au profit des miliciens islamistes, mais cette opération a été lancée alors que Mogadiscio n’était pas encore tombé entre leurs mains. Nous avons donné, par écrit, toutes ces informations aux rapporteurs des Nations unies en joignant tous les documents qui confirment le caractère humanitaire de cette opération menée au grand jour, sous un parrainage international reconnu.
Existe-t-il un lien entre ce rapport de l’ONU et votre rencontre avec le président iranien Ahmedinejad, à Téhéran ?
Nos amis iraniens sont convaincus que la crise somalienne est d’essence ethnique. C’est vous dire le peu d’intérêt qu’ils accordent à la question.
On vous reproche d’avoir reçu, en septembre, à Djibouti, les dirigeants de l’Union des tribunaux islamiques
Pourquoi nous en ferait-on le reproche ? Depuis le début de la crise somalienne, nous avons reçu hommes politiques et seigneurs de guerre, à l’occasion de pourparlers de paix et de multiples initiatives diplomatiques régionales ou continentales. Si les islamistes s’imposent aujourd’hui, nous n’en sommes pas responsables et nous n’avons pas à les ignorer. Je considère que leur diabolisation systématique est contre-productive. La campagne que mènent certains pays de la région est dangereuse.
À quels pays faites-vous allusion ?
Je pense à l’Ouganda, qui présente la situation comme un conflit islamo-chrétien et s’apprête à lancer des croisades dans la Corne de l’Afrique. Le président Yoweri Museveni évoque sans retenue une guerre sainte. Il a affirmé qu’il fera en sorte que les islamistes somaliens connaissent le même sort que les intégristes de Hassan el-Tourabi au Soudan.
L’Éthiopie parle de menaces pour son intégrité territoriale et affirme que les islamistes revendiquent le plateau de l’Ogaden. Ce qui est évidemment faux. D’ailleurs, je doute fort que les Éthiopiens de l’Ogaden, qui sont somaliphones, soient tentés de rejoindre un État théocratique. Mais quand bien même cette menace serait réelle, l’armée éthiopienne est suffisamment puissante pour défendre son territoire et n’a pas besoin de dépêcher des unités combattantes chez le voisin.
Le plus grave dans cette affaire est que l’Éthiopie et l’Ouganda utilisent la légitimité internationale pour justifier leur intervention militaire. Je sais qu’il se concocte à l’heure actuelle un projet de résolution au Conseil de sécurité de l’ONU pour une levée partielle de l’embargo. Il s’agit de permettre aux pays voisins d’envoyer du personnel et des équipements militaires afin de protéger le gouvernement transitoire contre les islamistes. Ce seraient donc des Éthiopiens et des Ougandais qui assureraient la protection des officiels basés à Baidoa quand ils se rendront en mission à Mogadiscio. Peut-on penser un seul instant que ce soit aussi simple ? Si ce projet se concrétise, nous allons droit, à Dieu ne plaise, vers un embrasement total de la région.
Y compris Djibouti ?
Il y aura forcément des répercussions sur notre pays : un afflux de réfugiés, une vigilance accrue en matière de sécurité. Je le répète, la diabolisation des islamistes somaliens est contre-productive.
Museveni n’a pas assisté au sommet, mais le Premier ministre éthiopien était présent. Lui avez-vous dit tout cela ?
Oui, mais il s’est contenté de rappeler les menaces qui pèsent sur son pays. Comment une force qui n’arrive même pas à contrôler l’ensemble du territoire de la Somalie pourrait-elle constituer un danger sérieux pour une puissance régionale comme l’Éthiopie ?
Que vous a-t-il répondu ?
Il m’a dit que cette force soutient des organisations éthiopiennes fondamentalistes ou sécessionnistes et que la situation politique qui prévaut dans son pays le contraint à agir. En fait, tout cela est vu à travers le prisme américain qui assimile l’Union des tribunaux islamiques au terrorisme mondial. Les conséquences pourraient être aussi graves que celles qu’ont entraînées les présumées armes de destruction massive de Saddam Hussein.
Mais vous qui avez des rapports privilégiés avec l’administration Bush, avez-vous essayé de convaincre la Maison Blanche de son erreur ?
La qualité de notre partenariat avec les États-Unis nous permet peut-être d’être entendus, mais pas d’être toujours écoutés. Regardez le cas de l’Égypte, autre partenaire stratégique des États-Unis : croyez-vous qu’elle soit plus écoutée que nous ?
L’arrivée d’une nouvelle majorité au Congrès américain changera-t-elle l’appréciation sur le conflit ?
Je n’oublie pas que c’est l’administration démocrate, du temps du président Bill Clinton, qui avait élevé l’Érythréen Afewerki, l’Éthiopien Zenawi ou l’Ougandais Museveni au rang de chefs d’État, porteurs de promesses démocratiques et de développement. Quant aux autres, dont je fais partie, ils n’étaient pas des combattants de la liberté. Sur ce point précis, vous comprendrez que Djibouti est plutôt du côté des néoconservateurs.
Vos rapports avec Paris sont toujours empoisonnés par l’affaire du juge Borel
En fait, il s’agit d’une opération de brouillage systématique de nos relations avec la France. Un magistrat français travaillant à Djibouti dans le cadre de la coopération est retrouvé mort sur une plage par des soldats français. Sa dépouille est transportée par les militaires français vers un hôpital français, l’examen médico-légal est effectué en présence de diplomates français. Ce sont des gendarmes et magistrats français qui font l’enquête et qui retiennent la thèse du suicide. Aujourd’hui, on veut faire croire que tout cela est faux, que moi, qui n’ai jamais eu le moindre contact avec la victime, j’ai réussi à convaincre tout ce monde, des généraux, des gendarmes, des médecins et des diplomates français, d’accepter que cet assassinat présumé soit maquillé en suicide. Tout cela n’est pas crédible.
Tout de même, deux hauts fonctionnaires de Djibouti, le procureur général de la République et le directeur de vos services de sécurité ont fait l’objet d’un mandat d’arrêt international de la part de la justice française…
Cela ne les empêche ni de vivre ni de travailler et encore moins de voyager. Les incohérences dans les accusations sont telles que cette histoire de mandat n’entame en rien notre sérénité.
Pour revenir à Djibouti, où en sont vos projets d’en faire le Dubaï de la Corne de l’Afrique ?
Notre priorité est orientée vers le développement durable. La lutte contre la pauvreté, le développement des secteurs de l’éducation et la santé constituent les principaux chapitres des dépenses publiques. Nous n’occultons évidemment pas les services, qui constituent un indéniable atout économique.
Vous faites allusion au chemin de fer reliant Djibouti à Addis-Abeba
Oui, entre autres. Sur financement de l’Union européenne d’un montant de 40 millions d’euros, une étude a été réalisée pour la rénovation totale de cet axe ferroviaire. Le consortium belgo-sud-africain, que dirige Moeletsi Mbeki, le frère du président Thabo Mbeki et qui est le nouveau concessionnaire, doit bientôt lancer les travaux. Parallèlement, nous avons entamé des discussions avec un partenaire indien, intéressé par le doublement de cette voie, ainsi que par son extension vers le Kenya. Ce serait un complément d’infrastructure au terminal pétrolier de Doraleh et au port de Djibouti. Si nous avons augmenté les capacités de traitement de marchandises au port, la logique impose un accroissement des capacités de leur évacuation, donc de nos capacités de transport, ferroviaire ou routier.
Il y a un de vos engagements qui reste en souffrance
Ah bon ! Lequel ?
Le projet d’une raffinerie à Djibouti.
Il est moins en souffrance que vous le dites. Les milieux pétroliers sont complexes, et les fausses bonnes analyses sont fréquentes. Quand j’avais évoqué le projet d’une raffinerie de 50 000 barils/jour, on avait rétorqué que c’était insuffisant pour la rentabilité de l’investissement, que le secteur était saturé, que la modestie des marges de bénéfice exclut toute rentabilité d’un tel projet. La suite des événements a prouvé le contraire, et quand un ouragan a menacé les industries pétrochimiques du Texas et que le baril a flirté avec les 70 dollars, on s’est rendu compte à quel point le déficit en raffinerie était criant.
Pour notre part, nous n’avons jamais abandonné l’idée. Nous avons confié l’étude de faisabilité au bureau français Technip et nous avons fini par convaincre un partenaire koweïtien. Le 4 décembre, je dois recevoir une délégation koweïtienne pour mettre les dernières touches à un projet de raffinerie de 250 000 barils/jour, cinq fois plus que notre projet initial, pour un investissement de 4 milliards de dollars. Outre les emplois directs créés, cela contribuera à réduire le coût de l’énergie à Djibouti. Imaginez : la raffinerie produira près de 400 mégawatts, alors que les besoins de la ville ne dépassent pas 200 mégawatts. Le reste sera cédé à un prix dérisoire à la compagnie nationale d’électricité qui pourra réviser à la baisse ses tarifs.
Quel est le climat politique à Djibouti ?
Il est absolument calme. L’opposition s’oppose, le gouvernement gouverne et les conseils régionaux décentralisent. Tous les participants au sommet du Comesa ont loué nos capacités d’accueil et d’organisation d’événements de cette ampleur. C’est une forme de reconnaissance pour la qualité du travail accompli et les avancées réalisées par Djibouti. Mais l’essentiel de notre temps et de notre énergie est consacré à l’atteindre les Objectifs du millénaire : la réduction de la pauvreté.