Le roman des sunnites et des chiites

Écrit par Fouad Laroui

Martine Gozlan, collaboratrice de l'hebdomadaire Marianne, publie un livre sur les deux branches principales de l'islam. Malgré un travail journalistique sérieux, le livre se prête à un mélange des genres malheureux et peine à convaincre.

Martine Gozlan a écrit un livre de vulgarisation sur l’antagonisme sunnites/chiites. Il n’apportera rien aux spécialistes, mais il a le mérite de contredire la vision idyllique de ceux qui affirment qu’il n’y a aucun problème entre les deux courants de l’islam. L’auteur reprend l’historique de l’affaire. À la mort de Mohammed, en 632, deux clans s’affrontent pour sa succession : les partisans d’Ali et ceux d’Abou Bakr. Abou Bakr sera désigné. Ali devra attendre vingt-cinq ans pour accéder au califat, mais son règne sera tragique et l’histoire de ses descendants ne le sera pas moins. Massacres, empoisonnements, voire « occultation », seront leur lot. Par la suite, les deux branches de l’islam développeront des philosophies très différentes.
À partir de ces données, qu’a fait Martine Gozlan ? Malgré des efforts évidents de documentation, malgré une louable volonté d’empathie avec les acteurs d’un des grands drames de l’Histoire, le livre peine à convaincre. Certes, tout semble y être. Les sources anciennes (surtout Tabari) sont mises à contribution, ainsi que certains auteurs contemporains. Mais le résultat est un trop-plein qui n’arrive pas à trouver sa voie entre synthèse savante etÂÂ roman. L’une ou l’autre de ces options était possible. Mais pas leur mélange.
En effet, la question se pose vite de savoir de quel genre d’ouvrage il s’agit. Un roman historique ? C’est ce que pourrait faire penser des phrases ampoulées du genre « Ali est immergé avec Fatima dans le lac amer de l’adieu », « Ali pleure dans la chambre nue de la fidélité », « Ali n’était pas assis entre deux chaises, mais entre trois cheikhs. » Roman, aussi, quand Fatima est décrite comme « faible et livide » quand elle demande audience à Abou Bakr : après tout, on n’en sait rien. Et quand l’auteur affirme « qu’elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, après avoir perdu son père [Mohammed] », on veut bien la croireÂÂ Fiction, aussi, quand Abou Bakr est qualifié de « pragmatiste froid », à l’autorité sans partage et à la volonté implacable. En fait, on ne sait pratiquement rien d’Abou Bakr.

Formulations approximatives
Comment fonctionne le livre en tant que roman ? Pas très bien, à vrai dire. Il comporte trop de frivolité et de digressions farfelues. « Si le Prophète de l’islam revenait sur terre, serait-il sunnite ou chiite ? » C’est plutôt absurde puisque, à sa mort, il n’y avait ni chiisme ni sunnisme, mais, à la limite, on peut concevoir la question. Mais que dire de celle qui suit : « Sur quel bouton nucléaire appuierait Mahomet ? L’égyptien ou l’iranien ? » Le fait que les deux pays ne disposent pas de la bombe atomique n’est qu’un détailÂÂ Le malaise vient plutôt de la gratuité de ce genre de procédés rhétoriques. Pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi ne pas poser les questions suivantes, tout aussi pertinentes : « Moïse, nommé patron de Tsahal, anéantirait-il d’abord la Syrie ou l’Iran ? » ou « Jésus, élu pape, bénirait-il les canons de l’Otan ? » Quand les bornes sont franchiesÂÂ
Gozlan pourrait rétorquer qu’il s’agit d’un essai. Dans ce cas, elle aurait dû éviter les formulations approximatives. Par exemple, Fatima est désignée comme la « mère de l’épopée chiite ». On ne voit pas très bien ce que cela veut dire. Plus gênant encore, dans la même page, on lit « la résurrection du califat, contre quoi le chiisme se bat depuis le début de l’islam ». Faux : au début de l’islam, le chiisme consistait à réclamer le califat pour Ali, non à le combattre.

Anachronismes
On relève aussi des expressions imprécises, comme « adorateurs du Coran », alors que les musulmans sont strictement monothéistes et n’adorent donc pas un livre, fût-il le Coran, mais un dieu. Imprécision, aussi, quand elle écrit : « la polygamie, que Mahomet a rendue islamiquement correcte » ; ce qui pourrait faire croire que la polygamie n’existait pas avant l’islamÂÂ Gozlan prend aussi position dans la querelle en écrivant que le Coran a été expurgé de toute référence à la désignation d’Ali comme successeur. Comment le sait-elle ? La bonne attitude dans ce cas – et les exemples abondent dans le livre – est d’exposer objectivement les deux thèses rivales et laisser le lecteur les méditer.
Sans compter les anachronismes – déjà abondamment présents dans Le Sexe d’Allah. Elle parle d’une « intifada des tribus ». Elle écrit que « le café passe de main en main ». En fait, il n’est pas du tout sûr que le café existait au VIIe siècle Fatima est qualifiée de « Pasionaria », douze siècles avant Dolores Ibárruri Othman, le troisième calife, est assassiné par des « jihadistes » ! Mohammed dispose d’un « atelier d’écriture », de scribes pour transcrire le Coran. Le calife Al-Mamoun est un Louis XIV du Xe siècle. Al-Maârri, qui vivait il y a mille ans, est une sorte de « Cioran syrien »Â Peut-être s’agit-il d’un procédé voulu par l’auteur. Hélas, ça ne marche pas Ça finit même par devenir irritant.
La seconde partie du livre est la plus intéressante. C’est du bon journalisme, informé, détaillé, rigoureux. Ici, Martine Gozlan parle de ce qu’elle connaît : les dernières années de Saddam, la guerre, l’occupation. Des faits vérifiables. Des anecdotes révélatrices. Elle a payé de sa personne, elle est allée voir sur place. Il s’agit d’histoire contemporaine, qu’il est tout à fait légitime d’aborder par le biais du journalisme sérieux. Un lecteur pressé, ou peu exigeant, pourra trouver ce livre intéressant. Mais pour qui cherche à aller au fond des choses, pour qui exige rigueur et érudition, c’est du côté des universités, des spécialistes et des savants (Corbin, Jambet, Djaït, Laoust, Amir-Moezzi, pour ne citer que quelques noms) qu’il faut aller « chercher la science ».

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