Vote de la loi Taubira

Écrit par Dominique Mataillet

10 mai 2001

Article 1 : « La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’huma-?nité. » Le 10 mai 2001, le Sénat français adopte à l’unanimité, et dans les mêmes termes que l’Assemblée nationale, la proposition de loi de Christiane Taubira-Delanon, députée apparentée socialiste de la Guyane, visant à perpétuer le souvenir de l’un des épisodes les plus honteux de l’histoire européenne. Le texte législatif, qui sera promulgué le 21 mai, stipule encore que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent ». Une journée commémorative est prévue, sans que la date en soit fixée.

La France commence à assumer son passé esclavagiste. Il était temps. Vingt ans auparavant, François Mitterrand, au lendemain de son accession à la présidence, avait déposé une rose au Panthéon sur le tombeau de Victor Schoelcher, l’homme grâce à qui la France avait définitivement aboli l’esclavage dans ses colonies le 27 avril 1848. Puis plus rien. Jusqu’à ce qu’en mai 1998 plusieurs dizaines de milliers de Noirs défilent à Paris pour célébrer le cent-cinquantième anniversaire de l’abolition. Peu de temps après, en décembre 1998, la députée guyanaise dépose sa proposition de loi dont la première lecture à l’Assemblée aura lieu en février 1999.
Il faudra attendre plusieurs années pour que la « loi Taubira » connaisse un début d’inscription dans les faits. Entre-temps, la « bataille des mémoires » va connaître de nombreuses péripéties. Le texte de 2001, et bien que toute idée de réparation financière ait été écartée, est loin de faire l’unanimité. Condamnant la traite occidentale, il laisse dans l’ombre celle pratiquée par les Arabes du VIIe au XXe siècle, ainsi que l’esclavage interne en Afrique. Certains défendent l’idée qu’il eût été préférable de s’en tenir à l’aspect strictement national de ce crime et d’en profiter pour honorer les révoltes des esclaves : les petits Français de toute origine ne pourraient-ils se reconnaître dans les figures héroïques des Guadeloupéens Louis Delgrès et Solitude, ainsi que du Haïtien Toussaint Louverture ?

C’est une loi sur les rapatriés votée par l’Assemblée nationale le 23 février 2005 qui précipite les événements. Ce texte, dont l’une des dispositions stipule que « les programmes scolaires reconnaissent [Â] le rôle positif de la présence française outre-mer, en particulier en Afrique du Nord », suscite l’indignation des associations des Français de l’outre-mer, tandis que des historiens demandent son abrogation au motif qu’il vise à imposer une histoire officielle.
Face à ce tollé, et à la suite d’un avis du Conseil constitutionnel, la mention du rôle positif de la colonisation est abandonnée en janvier 2006. Dans le même temps, et comme pour effacer cet incident législatif, le président Jacques Chirac décide que la mémoire de la traite négrière et celle de l’esclavage ainsi que de leurs abolitions seront commémorées le 10 mai, et non, comme certains l’auraient souhaité, le 27 avril. Organisée dès cette année 2006, la journée commémorative donne lieu à de nombreuses manifestations à travers le pays.
Sept ans après l’adoption de la loi Taubira, le souvenir de l’esclavage est ranimé, si l’on ose dire, par la mort de l’écrivain martiniquais Aimé Césaire, dont toute l’Âuvre est imprégnée des souffrances et des humiliations des Africains déportés dans les Amériques.