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Intolérance sans frontières

Écrit par Alex Siewe

En Afrique, dit-on, le silence est d’or. Cette richesse est cependant loin de profiter à une communauté homosexuelle particulièrement discrète. Du Cap au Caire, les homosexuels font profil bas. L’homosexualité est punie par la loi dans la majeure partie du continent, à l’exception notable de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique du Sud.
En 1996, le pays de Thabo Mbeki est devenu le premier au monde à inscrire, dans sa Constitution, une loi garantissant la liberté de choix dans le domaine sexuel. Le Mali ou la Côte d’Ivoire s’abstiennent, eux, de criminaliser une pratique que, par ailleurs, tous les pays du Maghreb jugent illégale. Quant à l’Égypte, elle a défrayé la chronique en condamnant lourdement une vingtaine d’hommes – avant que la sanction ne soit annulée par le chef de l’État lui-même – soupçonnés de rapports homosexuels.
Selon la période choisie, les fondements de l’intolérance envers l’homosexualité ne sont pas les mêmes : l’Église la condamnait sans réserve pendant l’époque coloniale ; les régimes marxistes ou de parti unique ont présenté, plus tard, les « pratiques contre nature » comme une déviance propre à la bourgeoisie, conséquence du capitalisme décadent ; aujourd’hui, c’est paradoxalement au nom d’un retour à des « valeurs ancestrales africaines » que le sujet est combattu avec véhémence comme une maladie occidentale.
« Chevalier blanc » de cette croisade, le président zimbabwéen Robert Mugabe : « L’homosexualité est une tare blanche qui ne s’applique pas aux Africains », s’est-il emporté, en 1998, quand il a découvert de la littérature gay à la Foire du livre d’Harare. Mugabe dénie le moindre droit à des hommes qui valent, à ses yeux, « moins que des porcs et des chiens ». Son homophobie assumée contraste avec la tradition de tolérance de son opinion publique qui, de l’avis de nombre d’homosexuels, s’accommode plutôt bien du phénomène. L’homosexualité n’est d’ailleurs pas tout à fait illégale au Zimbabwe, puisque le législateur ne réprime que la « sodomie », avec trois ans d’emprisonnement à la clé. La dernière descente de police au siège de l’Association des gays et des lesbiennes du Zimbabwe (GALZ) remonte à 1996 et, depuis lors, Mugabe, aux prises avec les difficultés de sa réforme agraire, a délaissé ce combat.
Ils sont nombreux ceux qui, comme lui, professent que l’homosexualité est d’origine étrangère et constitue pour l’Afrique un « produit d’importation ». À leur tête, Yoweri Museveni : en application d’une loi datant de l’époque coloniale qui assimile l’homosexualité à un « crime contre nature » passible d’emprisonnement à vie, le président ougandais a ordonné, en septembre 1999, l’arrestation d’un groupe d’homosexuels qui s’étaient rassemblés dans la banlieue de Kampala pour célébrer le « mariage » de deux d’entre eux. Sam Nujoma, alors président de la Namibie, applaudit des deux mains. Pour cet ancien leader nationaliste, l’Occident cherche à imposer à l’Afrique ses propres « valeurs sexuelles décadentes » en prescrivant la tolérance de l’homosexualité. Lors d’un discours prononcé en mars 2003 devant des étudiants de l’université de Windhoek, Nujoma avait appelé la police à ne pas faire de quartier avec les homosexuels. Dernier en date à rejoindre ce concert d’anathèmes, le Gambien Yahya Jammeh : sur la chaîne anglaise BBC, il a déclaré « avec certitude qu’il n’y a pas de gays et de lesbiennes parmi les animaux de [son] zoo privé, qui se comportent selon les lois normales de la nature ».
L’Église anglicane du Nigeria s’est emparée à son tour de ce thème de l’atteinte aux lois naturelles. L’archevêque anglican de Lagos, Mgr Peter Akinola, a considéré en juin 2003 l’ordination d’un évêque gay aux États-Unis comme « une attaque satanique contre la maison de Dieu ». Pour lui, les Africains ont bien assez de soucis – les guerres, le sida ou la pauvreté – pour ne pas avoir à tolérer cette « abomination » qu’est l’homosexualité. Soutien de poids aux inquisiteurs, Olusegun Obasanjo, président chrétien – mais non anglican – du Nigeria apporte sa pierre : « J’ai suivi avec le plus grand intérêt vos positions de principe contre ce penchant complètement inacceptable vers […] les pratiques homosexuelles. » Le chef de l’État nigérian renchérit : « Il est vraisemblable que le Seigneur, en nous créant homme et femme, savait exactement ce qu’il faisait, et tout autre forme de relations sexuelles est une perversion de l’ordre divin. » Une « parole d’Évangile » qui ne pouvait que convaincre Peter Akinola – s’il en était besoin… – d’inciter la puissante communauté anglicane du Nigeria (17 millions de fidèles sur un total de 70 millions dans le monde) à débarrasser le pays de la « souillure » homosexuelle, déjà passible de trois à quatorze ans d’emprisonnement. Dans les États du Nord musulman qui ont adopté la charia, l’homosexualité est là aussi punie comme un délit grave.
En Afrique, cette débauche de condamnations et de réprobations concerne avant tout les homosexuels de sexe masculin puisque la loi – comme d’ailleurs dans d’autres régions du monde – se limite le plus souvent à sanctionner la sodomie. Pour le meilleur et pour le pire, les lesbiennes du continent sont ignorées, hormis les Sud-Africaines, les premières à rompre le silence. À Johannesburg, des associations comme le Lesbian and Gay Equity Project s’activent pour assister les victimes de violences homophobes. Pour le reste, elles s’enferment dans une solitude qui semble arranger tout le monde.
Pourtant, ces clandestins du sexe tentent, par tous les moyens, de briser leur solitude. Au Maroc, par exemple, bien que le contexte culturel soit encore plus rigide, des réseaux se structurent et Internet autorise des prises de parole. « Il n’y a jamais eu de Mai 68 ni de révolution sexuelle au Maghreb », peut-on lire sur le forum de Filou Mektoub, l’un des sites les plus connus dédiés aux « gays beurs ». Les anciens y racontent « leur guerre » et dispensent « aux plus timides et aux novices des conseils pour bien s’assumer ». Comme ailleurs au Maghreb, le sujet baigne toujours dans une profonde hypocrisie. Le langage populaire est truffé de références douteuses et de blagues salaces « connotées ».
Face à une société qui tourne le dos à sa diversité, les homosexuels taisent leur sentiment de révolte. « La société refuse d’en parler, donc ça n’existe pas », ironise l’un d’eux, qui a ses repaires sur les hauteurs de Tunis et dans les quartiers de la banlieue Nord. À La Goulette, à Sidi Bou Saïd ou à La Marsa, entre bars, pubs ou discothèques, l’ambiance n’est pas encore gay friendly bien que « tout le monde sache ce qui se passe ». L’un des clubs les plus huppés de la capitale tunisienne, très fréquenté par les hommes de cinéma, les vedettes de la télévision et les artistes, est réputé « homocompatible »…
Dans l’arrière-pays marocain, l’homosexualité ne fait pas de vagues mais la double vie est de mise. Pour préserver le pacte social, on se marie sans renoncer à fréquenter le « masseur du hammam ». Vivre sereinement son homosexualité reste une aspiration. Entre hchouma (« honte ») et haram (« péché »), la marge est très étroite. Même à Marrakech, les boîtes de nuit où les hommes s’aiment sans se cacher se comptent sur les doigts d’une seule main. C’est assez pour abriter, comme à Tanger, des « amours interdites » punis par l’article 489 du code pénal, qui n’est que rarement appliqué aux touristes.
À côté des États où l’homophobie s’appuie sur l’instrumentalisation des « Saintes Écritures » et de la « norme sociale », l’Afrique offre d’autres cas de figures moins rugueux. En février 2004, le Daily Graphic, l’un des journaux les plus influents d’Accra, a certes titré : « Four Gay Men Jailed » (« Quatre homosexuels mis en prison »). Mais cette arrestation a d’autant plus surpris et choqué que les gays et lesbiennes passent pour être bien acceptés au Ghana. Ce pays est reconnu comme l’un des plus ouverts du continent sur le plan des moeurs. À Accra, les attaques physiques à leur encontre sont rares et un club très populaire, le Strawberries, est réputé pour sa clientèle gay. À la télévision, un présentateur en vue, dont les préférences sexuelles sont de notoriété publique, anime un talk-show très suivi.
Si la peine de mort requise contre les homosexuels dans des pays comme le Soudan, la Mauritanie ou dans le nord du Nigeria peut s’expliquer par l’application de la charia, il est moins évident de donner un sens aux disparités existant entre un pays comme le Sénégal, qui punit l’homosexualité d’une peine de cinq ans de prison, et d’autres, comme le Mali, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire, où la même pratique n’est pas condamnable. L’Angola ne l’interdit qu’entre hommes, elle est n’est pas illégale à Brazzaville mais « présumée illicite » chez le voisin de Kinshasa en RD Congo.
En outre, plus que l’acte en lui-même, le législateur semble surtout porté à réprimer sa manifestation publique. Autrement dit, tant que la pratique reste confinée dans la sphère privée, elle n’est pas contraire à la loi. À la section sénégalaise d’Amnesty International, on déclare n’avoir jamais reçu de plainte d’homosexuel victime de bastonnade ou d’agression. Au Cameroun est punie d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et d’une amende de 20 000 à 200 000 F CFA toute personne qui a des rapports sexuels avec un individu de même sexe. Cette loi, jamais appliquée, est en principe la plus répressive d’Afrique centrale, car au Gabon, au Tchad et en République centrafricaine, aucune sanction n’est prévue. Ce qui n’empêche pas les soirées pour gays et lesbiennes de se multiplier à Douala, où un club spécialisé organise depuis décembre dernier des fêtes très in. On reste néanmoins bien loin d’Abidjan, où l’on ne s’étonne plus de voir deux hommes ou deux femmes se balader main dans la main ou échanger des regards tendres dans la rue. Bars et saunas gays y côtoient, dans une parfaite indifférence, des clubs hétéros. Faire son coming out est même devenu « tendance ». Finalement, bien que le tabou soit loin d’être entièrement levé en Afrique, l’étau semble se desserrer autour de la question homosexuelle. On évite toujours d’en parler ouvertement mais, du nord au sud du continent, les communautés s’organisent, réclamant une meilleure prise en compte de leur identité spécifique et de leurs droits. Les défenseurs de la cause se font toutefois discrets, effrayés à l’idée que leur soutien ne soit interprété comme un aveu de leur propre homosexualité. Une homosexualité qui reste, selon Amnesty International, illégale dans 80 pays dans le monde.

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