Casablanca Finance City : là où ça coince

Par Jeune Afrique

Saïd Ibrahimi, directeur général du Moroccan Financial Board. © Hassan Ouazzani/JA

Lancé en 2008, Casablanca Finance City, l'ambitieux projet qui doit faire du Maroc un hub pour les flux internationaux en direction de l'Afrique, a pris du retard. Quels sont les points de blocage ?

Lors de son adresse au Parlement, en octobre 2013, Mohammed VI n’y est pas allé par quatre chemins : « La transformation de Casablanca en hub financier international exige avant tout des infrastructures et des services de base répondant aux normes mondiales, mais aussi la consolidation des règles de bonne gouvernance et la mise en place d’un cadre juridique approprié. Malheureusement, Casablanca ne réunit pas tous ces atouts. » Cette déclaration a d’autant plus de poids que le projet de Casablanca Finance City (CFC) est une initiative royale. Objectif : attirer les sociétés financières internationales en accordant notamment des exonérations fiscales sur leurs revenus dégagés à l’étranger. Et faire ainsi du Maroc un sérieux concurrent de places comme Dubaï ou Maurice, qui captent une part croissante des flux financiers en direction de l’Afrique.

Sur le papier, « CFC est une très bonne idée, et c’est exactement ce qu’il faut à la fois pour le Maroc et pour l’Afrique », soutient un avocat impliqué dans le projet depuis son lancement, en 2008. Le royaume bénéficie en effet d’une situation géographique idéale entre l’Europe et l’Afrique, de connexions aéroportuaires de qualité, d’une stabilité politique et d’institutions financières respectées… « Mais le projet fait du surplace », constate-t-il. Ismaïl Douiri, directeur général d’Attijariwafa Bank et membre du conseil d’administration du Moroccan Financial Board (MFB, la structure chargée du projet), admet que « l’ambition de CFC est telle qu’il est très difficile à mettre en oeuvre dans des délais courts ». Pourtant, plusieurs points de blocage pourraient être levés.

Retour sur les 4 principaux points de blocagle :

JA2769p071 info1

1. La politique

Abdelmalek Alaoui, associé-gérant de la société de conseil Global Intelligence Partners, rappelle que « CFC est très dépendant du gouvernement, précisant que « cela a pu occasionner des retards législatifs. Le Parti de la justice et du développement [PJD, islamiste] a clairement freiné le projet ». Un autre financier, intervenu en tant que conseil du MFB, s’en amuse presque : « Du point de vue du PJD, il y avait une contradiction entre le développement des produits islamiques et celui des produits dérivés. »

Si le marché boursier est sclérosé, comment imaginer construire une place financière internationale ?

Mohamed Boussaïd, ministre de l’Économie, assure cependant que « les choses sont rentrées dans l’ordre » et dit vouloir respecter un calendrier « très serré » en 2014 pour faire adopter les textes. D’ores et déjà, un amendement autorisant les sociétés étrangères à enregistrer des succursales ou des bureaux de représentation vient d’être adopté par la commission des finances du Parlement.

« C’était une demande forte d’un certain nombre de nos clients », affirme Yassir Ghorbal, du cabinet Naciri & Associés-Allen & Overy à Casablanca. « D’autres textes visant à développer la finance islamique, notamment pour attirer des institutions du Moyen-Orient, sont à l’étude. Par exemple, la refonte de la loi bancaire est attendue pour fin 2014 », ajoute-t-il.

2. La Bourse

Le Maroc va devoir redynamiser sa Bourse, car de la santé de celle-ci dépend l’attractivité de CFC. En juin, le fournisseur d’indices MSCI a sorti le royaume de son indice « marchés émergents » (MSCI Emerging Markets) pour le reclasser dans la catégorie des « marchés frontières ». « Cette rétrogradation est une alerte : si le marché boursier est sclérosé, comment imaginer construire une place financière internationale ? » s’inquiète un banquier. De fait, les volumes échangés à Casablanca ont baissé de 80 % depuis 2007. « Dans la région, il n’y avait que Dubaï ou Johannesburg qui pouvaient nous concurrencer, poursuit notre banquier. Il faut nous relever. »

3. L’immobilier

Plusieurs grands acteurs marocains semblent traîner les pieds, sans doute réticents à déménager de leur siège en centre-ville pour s’installer dans le quartier d’Anfa où est basé le site de CFC. Si FinanceCom, le holding d’Othman Benjelloun (qui contrôle notamment BMCE Bank), a franchi le pas, Attijariwafa Bank, numéro un du secteur bancaire, hésite encore. Comme l’explique Ismaïl Douiri, « nous avons suffisamment d’espace dans Casablanca. S’installer sur le site de CFC suppose de libérer nos espaces actuels et d’en optimiser la valorisation ».

Lire aussi :

Othman Benjelloun mise 1,5 milliard de dirhams sur Casa Finance City
Bank of Africa à la Bourse de Casablanca ?
Ismaïl Douiri : « Casablanca Finance City est stratégique pour Attijariwafa »

4. La fiscalité

Dernier chantier et pas le moindre : les accords de non-double imposition. Avec une dizaine de traités signés avec des États africains, Casablanca reste derrière Maurice dans ce domaine clé pour l’attractivité de la place. Lamia Merzouki, directrice de la stratégie du MFB, affirme que « plusieurs autres conventions sont en cours de signature ou de négociation ».

En attendant, le promoteur de CFC s’est fixé pour objectif de doubler en 2014 le nombre d’agréments accordés (33 actuellement). Le MFB, dirigé par Saïd Ibrahimi depuis 2010, peut déjà se féliciter d’un premier succès : début janvier, l’américain AIG, l’un des premiers groupes d’assurances au monde, a obtenu son statut CFC. « On n’attend plus que le point d’inflexion à partir duquel tout cela va se cristalliser », conclut Abdelmalek Alaoui, de Global Intelligence Partners.

Couverture

Exclusivité : - 30% sur votre édition digitale


Couverture

+ LE HORS-SERIE FINANCE OFFERT dans votre abonnement digital. Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez !

Je m'abonne à Jeune Afrique