Fermer

Je vous échange un hymne contre deux

Écrit par Fouad Laroui

Allez, on va parler une dernière fois de football! Je sais, je sais ! À chaque fois que je consacre une chronique au foot, les lettres de lecteurs et surtout de lectrices affluent vers J.A. pour se plaindre, parce que le foot, c’est pas chic, c’est pour les gueux, c’est pas d’la culture Bon, mais cette fois, on va s’intéresser aux hymnes nationaux. C’était frappant, hier, lors de la finale de la Coupe d’Europe : d’un côté, il y avait les Espagnols, dont l’hymne national est le seul au monde qui ne comporte pas de paroles. C’est curieux, non ? Il paraît que ça a quelque chose à voir avec le fait que les régions, en particulier la Catalogne et le Pays basque, n’accepteraient pas un chant en castillan, qui les confinerait aux franges Quoi qu’il en soit, la Marcha real, encore appelée « la marche du grenadier », résonne dans le stade, et les footballeurs se contentent de fredonner un « la-la-la » assez niais, qui ne donne pas envie d’aller massacrer l’ennemi féroce au sang impur.
Quant à l’hymne allemand, il est le plus souvent connu pour la première ligne de son premier couplet : Deutschland, Deutschland über alles (« L’Allemagne par-dessus tout »). Or ce couplet n’est aujourd’hui jamais chanté pour des raisons évidentes : il fut interprété par les Nazis comme exprimant la vocation naturelle de l’Allemagne à dominer le monde, alors qu’en fait il ne faisait qu’exalter l’idée de nation dépassant les particularismes régionauxÂÂ Après la guerre, les connotations conquérantes de Deutschland, Deutschland über alles posaient problème. La chanson resta hymne national, mais elle fut réduite à son troisième couplet : si vous avez fait attention, c’est ça que chantaient à pleins poumons Ballack, Lehmann ou Klose.

Cette finale de la Coupe d’Europe a donc commencé par une bizarrerie : des Espagnols qui piaillent « la-la-la », et des Allemands qui, dans un accès généralisé d’autocensure, commencent leur hymne au troisième couplet, un peu comme si on attaquait un repas par le dessert et qu’on s’en tenait là. MalaiseÂÂ Et pourtant, la solution est simple : il suffirait que les uns et les autres adoptent l’hymne néerlandais. Non, je ne me moque pas de vous ! Vérifiez : l’hymne national des Pays-Bas s’ouvre vraiment sur ces paroles énigmatiques :
« Je suis de sang allemand
Et je respecte le roi d’Espagne ! »
Des voix s’élèvent régulièrement au royaume de Beatrix pour changer ces paroles qui datent de l’époque où Guillaume d’Orange était le féal du roi d’Espagne Philippe II. Beaucoup de joueurs refusent d’ailleurs de chanter cette étrange profession de foi, surtout quand ils jouent contre l’Allemagne. Comment dévorer un Teuton tout cru quand on vient de brailler « chuis d’sang allemand » ? Et l’équipe devenant de plus en plus multiculturelle, il est tout simplement ri-di-cu-le d’entendre un joueur d’origine surinamienne affirmer sa blonde germanité et son allégeance à Juan Carlos. L’arrière gauche Khalid Boulahrouz, d’origine marocaine, reste toujours bouche cousue pendant que l’hymne retentit. Vous voyez un Marocain gueuler : « Je suis de sang allemand et je respecte le roi d’Espagne ? » Pourquoi pas : « Natif de Tanger, je suis chinois et je respecte le Négus ? »
Cet hymne bizarroïde convient parfaitement, en revanche, aux rencontres Espagne-Allemagne : les deux équipes pourraient le chanter ensemble, fraternellement, et résoudre ainsi leur problème. Notre suggestion : que les Néerlandais vendent dare-dare leur comptine aux autorités de Madrid et de Berlin. Mais alors, me demandez-vous, que leur resterait-il ? Eh bien, ils pourraient adopter l’hymne national marocain. D’abord parce qu’il y a plein de Marocains aux Pays-Bas, mais surtout parce que cet hymne-là ne contient rien d’inconvenant, qu’il est de toute façon incompréhensible à qui n’a pas fait dix ans d’arabe classique et que sa conclusion (Dieu, la patrie, le roi !) convient parfaitement à tous les pays où on respecte ces trois valeurs, ce qui est le cas des Pays-BasÂÂ

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici