Moïse Tshombe devient Premier ministre du Congo

Écrit par Tshitenge Lubabu M.K.

Le 10 juillet 1964, dans un Congo en pleine tourmente, Moïse Tshombe, 54 ans, dorénavant Premier ministre, annonce la composition de son gouvernement « de salut public » à Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa). Le cabinet, très réduit, comprend dix membres dont la particularité est de n’avoir participé à aucune autre équipe depuis l’indépendance, le 30 juin 1960. Tout est allé très vite pour l’ancien chef de la sécession katangaise. Rentré d’exil à l’aube du 26 juin, il est désormais l’ultime recours, le seul homme politique capable de sauver le Congo. Et de combattre les rébellions lumumbistes, très actives à l’ouest du pays (Kwilu, avec Pierre Mulele) et à l’est (Nord-Katanga, Maniema, Kivu). Les dissidents ont même installé une République populaire du Congo à Stanleyville (actuel Kisangani), chef-lieu du Haut-Congo Tshombe chef du gouvernement central, qui l’eût cru ?

Il lui a d’abord fallu survivre à l’échec de la sécession du Katanga, qu’il avait proclamée le 11 juillet 1960 avec le soutien de la Belgique, dressée comme un seul homme contre le Premier ministre Patrice Lumumba et déterminée à ne pas lâcher la province la plus riche du pays. Cette aventure a conduit à l’exécution de Lumumba sous les yeux de Tshombe, au Katanga, le 17 janvier 1961. Et à la mort du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU) Dag Hammarskjöld, en mission dans la province sécessionniste. Le président américain John Fitzgerald Kennedy intervient et permet aux Casques bleus de l’ONU de lancer des offensives contre les « gendarmes katangais », l’armée tshombiste, qui perd pied à la mi-janvier 1963. Tshombe s’exile en Espagne, emportant un butin de guerre évalué à 92 millions de francs belges. Une fortune.
Mais le Congo est toujours en proie à des convulsions politiques. À Léopoldville, le président Joseph Kasavubu n’en mène pas large. Las d’être harcelé par l’opposition, il suspend le Parlement issu des élections de 1960. Une partie des opposants, des lumumbistes pour l’essentiel, installe son quartier général à Brazzaville. Regroupée au sein du Comité national de libération (CNL), elle a un objectif : renverser le gouvernement « fantoche » du Premier ministre Cyrille Adoula. Sur le terrain, trois forces politiques mènent la danse : le Front commun national (FCN, gauche modérée), le Rassemblement des démocrates congolais (Radeco, pro-Adoula) et le Comité démocratique africain (CDA, soutenant Kasavubu).

Sur ces entrefaites, Pierre Mulele, ancien ministre de l’Éducation de Lumumba, a déjà déclenché la première rébellion congolaise dans le Kwilu. Les autres lumumbistes suivent son exemple. L’armée nationale, dirigée par le général Joseph-Désiré Mobutu, est dépassée par les événements. Le « groupe de Binza », cercle très influent auquel appartiennent, notamment, Justin Bomboko, ancien ministre des Affaires étrangères, Victor Nendaka, chef de la Sûreté, et Joseph-Désiré Mobutu, commandant en chef de l’armée, pensent alors à Tshombe pour sortir le pays de l’impasse. C’est Mobutu en personne qui envoie un émissaire au Katangais pour lui demander de venir à Léopoldville. De son côté, le CNL, de Brazzaville, avait déjà entrepris la même démarche. Courtisé par les deux camps, Tshombe choisit Léopoldville, où il débarque le 26 juin 1964. Pourquoi lui ? Il est riche, possède un carnet d’adresses impressionnant et compte beaucoup d’amis dans les milieux financiers internationaux.
Le 6 juillet, Tshombe est chargé de former un nouveau gouvernement. Le 10, c’est chose faite. Dès lors, l’ancien homme fort du Katanga devient l’homme politique le plus populaire du Congo, au point qu’il peut même se permettre d’aller honorer la mémoire de Lumumba sur ses terres, à Stanleyville ! Son plan de lutte contre les rébellions réussit et, en mai-juin 1965, il organise des élections législatives que remporte haut la main sa coalition, la Convention nationale congolaise (Conaco). Celui que l’on appelle « monsieur Tiroir-Caisse » finit par lorgner le fauteuil présidentiel, d’autant que le mandat de Kasavubu s’achève. Mais celui-ci fait savoir qu’il est candidat à sa propre succession. Le 13 octobre 1965, coup de théâtre : le président révoque son Premier ministre ! Tshombe s’exile une nouvelle fois en Espagne. Un mois plus tard, le général Joseph-Désiré Mobutu s’empare du pouvoir.
Le 30 juin 1967, ce dernier, par le biais d’un agent français, réussit à attirer Tshombe dans un piège. L’avion privé dans lequel il voyage est détourné vers Alger, où il mourra deux ans plus tard.