Insondable hypocrisie

Écrit par Nicolas Michel

Notre collaborateur a imaginé pour vous une fiction mettant en scène l'antagonisme de deux mondes... qui se rejoignent.

Nous nous trouvons quelque part du côté du Golfe, dans un émirat pétrolier où des architectes payés rubis sur l’ongle font pousser des buildings dans le désert. Après avoir assisté à une course de chameaux montés par des enfants pakistanais importés à cette fin, le très pieux monsieur S. s’apprête à signer un contrat d’importance avec une firme européenne de matériel électronique. Il a donc prévu un excellent repas de mezze, dans un restaurant libanais, au vingt-quatrième étage d’une tour qui domine la mer. Sa femme, habillée pour l’occasion de l’abaya et du hijab de soie achetés quelques jours auparavant à l’Islamic Fashion Shop – slogan : Discover the Beauty of Modesty -, est autorisée à saluer les invités, avant de se retirer. Il faut bien passer aux choses sérieuses.

Le repas se déroule dans une atmosphère studieuse. On parle affaires, projets et développements. On boit de l’eau, des sodas et du jus d’orange. Puis, la panse bien remplie, monsieur S. invite ses amis européens à se diriger vers une autre salle, discrète, au vingt-cinquième étage du même immeuble. Coussins, lumières tamisées, tentures dans la grande tradition. Les bouteilles de whisky apparaissent comme par miracle. Les effluves d’alcool libèrent les rires et les paroles. Monsieur S. fait un signe discret au maître d’hôtel. Les tentures s’écartent et les regards plongent. Entre les gorges nacrées de créatures élancées, qui parlent anglais avec un fort accent roumain. Ou polonais ou russe, difficile à dire.
Monsieur S. est heureux, les affaires se présentent plutôt bien. Les Européens boivent, rient, abandonnent leurs mains à d’audacieuses promenades. Monsieur B., directeur de la firme de composants électroniques, bien encadré par deux blondes girondes, s’exprime dans un anglais maladroit que l’alcool rend presque clair.
« J’aime votre pays, Monsieur S. L’hospitalité de vos compatriotes, l’ordre, la propreté Et puis, vous savez rester fidèle à la tradition et à la religion, ce n’est pas fréquent.

Vous avez raison. Ce sont des choses essentielles,nous mettons un point d’honneur à les préserver. » Monsieur B. s’approche un peu plus de la (très) jeune Roumaine, sur sa gauche.
« Je dois avouer que je suis aussi séduit par les vêtements amples des femmes… Ils laissent à l’imagination le loisir de s’enflammer. C’est très beau. Chez nous, en Occident, les femmes sont devenues des marchandises que l’on expose. Soyons honnêtes : l’érotisme n’a rien à voir avec la nudité. Il vaut mieux deviner, n’est-ce pas ?
Bien sûr», répond monsieur S., le regard perdu dans un décolleté bordé de dentelle.
Il hésite entre Irina et Alena. Monsieur B., lui, penche plutôt pour Olga. Même si Devka a des arguments en sa faveur… Leurs yeux font de discrets allers-retours comparatifs d’un épiderme à l’autre.
Ils finiront par choisir.
Et par signer les contrats.
Satisfaits, ils ne mesureront jamais la profondeur insondable de leur hypocrisie.

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